Un jour en Archavêne

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Dmitri Korolev

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[center][img]http://www.catherineherbo.fr/images/tableaux/grandes/500_10/44ChaletdAlpageauMontdeGrange.jpg[/img]

La vie des petites et grandes gens d'Archavêne[/center]
Dmitri Korolev

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[center][url=http://zupimages.net/viewer.php?id=19/42/7z3l.jpg][img]https://zupimages.net/up/19/42/7z3l.jpg[/img][/url]
Peinture de Céménice, avec au second plan la préfécture[/center]

[justify]Jousé était d'une humeur de chien. Il s'était levé très tôt ce matin pour se rendre à Céménice et se présenter à la préfecture. Il avait besoin de récupérer tout un ensemble de papier nécessaire à régler une affaire d'héritage qui traînait depuis des mois déjà. Un lointain cousin entendait lui disputer la pleine propriété d'un alpage qu'il avait pourtant hérité de plein droit cet hiver, au décès d'un oncle emporté par une vilaine pneumonie. Ces tracasseries administratives lui tapaient sur le système. La fatigue de sa nuit courte et la lassitude du voyage de plusieurs heures dans un vieil autocar avait aggravé son humeur. Et le fait de poireauter depuis maintenant 40min debout en attendant qu'enfin un des guichetier daigne accélérer le mouvement pour le recevoir achevait de parfaire son exécrable humeur.

Il regarda encore son petit ticket qu'on lui avait remis à l'entrée : 137. A quel numéro en était-on déjà ? A ce moment la, un des guichetier appela d'une voix monocorde qui traduisait un ennui profond "96". Jousé ne pu s'empêcher de pousser un très long soupir d'exaspération. Décidément, moins il avait a faire avec l'administration, mieux il se portait. Il ne savait pas comment ça se passait dans les autres comtés du pays - il n'avait jamais quitté celui de Terneprove - mais il était certain que ça n'était pas dieu possible que ces scribouillards enlunettés et paresseux soient de la même espèce que les solides gaillards qui menaient les bêtes par les chemins de montagne et cultivait laborieusement le blé et la vigne sur des terrasses arrachées par la main de l'homme aux flancs des sommets.

L'avantage de se perdre dans ses pensées et de ruminer toute sorte de conversation - il s'en prenait dans celles-ci au guichetier, au maire, au gouvernement et même, Dieu le protège, à l'Empereur - c'est que cela permet au temps, qui a cette propriété paradoxale et fascinante de s'écouler toujours à la même vitesse et pourtant donner l'impression de ralentir désespérément ou d’accélérer déraisonnablement selon la circonstance. Bientôt, un guichetier appela son numéro, et il se dirigea vers la guérite de laquelle s'était échappé l'appel. S'y tenait un petit homme, les cheveux gominés plaqué vers la droite, habillé d'un complet anthracite rayé qui avait probablement été à la mode une décennie ou deux plus tôt et qui ne daigna saluer ni même lever les yeux vers son interlocuteur avant de lui demander en Arpitan :

- Quelle est l'affaire qui vous amène monsieur ?

Jousé comprit le sens de la phrase, l'Arpitan et l'Occitan qu'il parlait était relativement proche, et si l'interlocuteur parlait doucement et posément, le sens pouvait se deviner avec un peu de pratique. Il ne la parlait en revanche pas.

*Occitan* - Bonjour. Je viens récupérer une copie de l'intégralité de certificat de naissance, avec filiation et tout le bazar s'il vous plait.

Le guichetier posa son crayon et releva pour la première fois un long nez sur lequel reposait de petites lunettes cerclées de cuivre et dont les branches étaient retenues par une chaînette qui passait à l'arrière de son cou. Il posa un œil interrogateur sur la face rougeaude et moustachue de ce paysans mal dégrossi, et déclara d'une voix monocorde

- Monsieur. Ce sont les services de l'état ici. On ne parle pas le patois, aussi je vais vous demander d'utiliser l'arpitan, seule langue reconnue par l'administration de l'Empire. Qu'est-ce que la préfecture de Terneprove peut faire pour vous ?

Jousé commençait à sentir son sang bouillir. Il n'avait pas perdu une demi-journée de travail pour s'entendre dire par un peigne-cul qu'il parlait une langue de sauvage et qu'il ne pouvait pas bénéficier des services d'un état pour lequel il payait déjà trop d'impôts à son gout. A quoi servait le 10ème qu'on lui ponctionnait chaque année sur sa production si ça n'était pas pour lui fournir de genre de document. Il prit une forte inspiration et s'efforcé de dire calmement :

*Arpitan mal dégrossi* - Certificat de naissance complet, s'il vous plait.

Le fonctionnaire lui tendis alors un formulaire de quelques pages à remplir. Tout le document était en Arpitan, ainsi que les réponses exigées. Jousé demanda alors s'il existait une version en Occitan. Après tout, tout le quart sud-ouest du pays parlait cette langue vernaculaire, et c'était bien un scandale que les services de l'état n'y soit pas disponible, d'autant plus que l'alphabétisation restait assez précaire dans les régions montagneuses. Une seconde fois le fonctionnaire leva son nez vers le paysans, cette fois-ci le visage couvert d'un rictus hautain et dédaigneux :

- Mon bon Monsieur, si vous n'êtes pas capable de compléter ce document, faites-vous assister ou retournez à l'école. Il ferait bon voir de demander aux écoles de l'administration d'enseigner toutes les langues imprononçables de ce pays où chaque vallée dispose de son parlé. Allez, veuillez remplir ça sur le côté, je n'ai pas que ça à f...

Le brave fonctionnaire n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'il venait de déguster une spécialité locale à base de phalanges dans la protubérance qui lui servait de nez. Basculant en arrière sous l'effet du coup, il échappa à la chute en étant rattrapé par le col au dernier moment. Ouvrant les yeux, il se retrouva le nez collé à une énorme moustache jaunie par le tabac et qui éructait dans une odeur d'oignons autant d'insultes que de postillons. Il était question de scandale, de mépris, de monchu de la ville, d'impôts et de cousins, bien que sous l'effet du coup il n'était pas sur de bien comprendre la relation que liait chacun de ces noms. Voyant le deuxième service de salade de doigts venir, il ferma les yeux et fut sauvé par le gong, les agents en faction ceinturant le forcené et l’entraînant à l'écart vers le poste de gendarmerie attenant à la préfecture.

Dans un coin de la salle, un homme élégamment vêtu d'un manteau de drap sombre et d'un chapeau décoré d'une plume de faisan regardait la scène et ce pauvre homme arrêté pour avoir voulu parler sa langue. La stupéfaction de l'instant passée, la vie repris son cours comme si rien ne s'était passée. On appelé alors son numéro. Il était la pour enregistrer une association.[/justify]
Dmitri Korolev

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[center][url=http://zupimages.net/viewer.php?id=19/43/kc0d.jpg][img]https://zupimages.net/up/19/43/kc0d.jpg[/img][/url]
Débat entre (ex?-)amis[/center]

[justify]Damien rentrait à pied chez lui. Passant d'un bon pas la grande place Jomini, où trônait une imposante statue équestre de bronze du dignitaire, il tourna à l'angle de la rue Saint-André et remonta dans la vieille ville. Il était 16h, et pourtant déjà il ne voyait plus le soleil. Dans cette région aux fortes chaleurs, afin de conserver la fraîcheur, les maisons sont accolée les unes aux autres. Dès lors, dès que le soleil n'est plus au zénith, les étroites ruelles flanquées de remparts ocres, briques ou safran des crépis des battisses de 3 ou 4 étages baignent la rue dans une ombre appréciable dans la chaleur de début juin. Arrivant au niveau d'une gargote sans autre prétention que son enseigne illustrant un personnage vêtu de pantalon bouffant et tenant sous son bras sa tête enturbannée surmontant le nom de Au trépas du Truc, il s'engouffra dans l'estaminet.

Une fois à l'intérieur, il adressa au tenancier en train d'essuyer une paire de grands verres un bref signe de la tête qu'il lui rendit, et se dirigea directement vers le fond de la salle. L'auberge avait probablement été fut un temps un magasin où l'on entreposait les richesses venues d'Algarbe ou de Ventélie, et sous une voûte de pierre se trouvait une trappe qui permettait de descendre au niveau inférieur. Après l'avoir ouverte à l'aide d'un gros anneau de fer forgé, l'homme se laissa glisser le long d'un escalier fort pentu et pénétra dans une salle sans ouverture si ce n'est un conduit d'aération ou se tenait, à demi caché par l'épaisse fumée du tabac qui tous fumaient, une demi-douzaine en grande discussion. Le voyant entrer, tous se tournèrent vers lui :

- Alors ?

- C'est bon, nous sommes officiellement enregistré.

Joignant les actes à la paroles, il montra les quelques papiers qui lui avait été remis à la préfecture, et qui officialisait la création de leur association, ou plutôt société comme ils l'appelaient. Il ne pu s'empêcher de leur raconter à tous la scène dont il avait été témoin lors de son attente : ce paysans dépassé par la tracasserie bureaucratique de l'état qui s'était emporté contre le scribouillard qui lui avait fait remarquer avec dédain que sa langue ne valait pas plus que l'offrande qu'il posait chaque matin dans la porcelaine de ses toilettes, avait fini par lui faire rentrer son mépris et quelques dents dans la gorge et dormait selon toute vraisemblance dans les geôles du gouverneur à l'heure actuelle. Tous étaient écœuré par l'incident.

- Cette histoire ne fait qu'illustrer l'urgence et l'importance de la mission que nous nous sommes confiés. Il nous faut maintenant arrêter notre mode d'action.

- Nous en avons déjà discuté deux cents fois, sans arriver à nous mettre d'accord. Il n'y a guère que a finalité sur laquelle nous arrivons à trouver un terrain d'entente. Je reste, et p'tit Jean avec moi, intimement persuadé que le mode que vous promouvez, n'aura pas plus d'impact que pisser dans un violon. Il nous faut commencer par un coup d'éclat, quelque chose de marquant.

- Et il me semble que le bureau t'a déjà dit non à plusieurs reprises. Non ne nous lanceront pas dans l'action violente d'entrée. Pas avant d'avoir épuisé les autres alternatives, sinon c'est offrir le bâton pour se faire battre. Tu as toutefois raison sur un point, il faut commencer par un coup d'éclat, afin de marquer les esprits et de susciter l'adhésion d'entré. Pisser dans un violon, si tu fais sur la scène du grand opéra d'Archâvene, tu verras si ça ne choque personne !

- Il faut prendre de vitesse le gouvernement pour l'empêcher de proposer une réponse coordonnée avant que le mouvement ait gagné suffisamment d'élan pour qu'il ne puisse plus être étouffé sans coup férir. Pour ça, nous devons avant tout nous coordonner avec nos bureaux de Guilabon, Velpuy et Aymalence, et se servir des réseaux sociaux comme catalyseur du mécontentement. Si j'en crois ce que tu nous a raconté de l'esclandre à la préfecture, il est clair que la colère et le ressentiment existe, il ne lui faut qu'un média pour s'exprimer. Jacques, Damien et Constant, vous pouvez vous en charger ? Bien, voilà ce que je vous propose de faire. Il nous faut déjà trouver un ...

Après avoir discuté encore quelques heures des modalités et des résultats du match de la veille, les compagnons se séparaient et rentraient chacun dans leur chacunières. Constant avait noté sur un calepin le compte-rendu de la réunion du jour, et ce qu'il allait devoir expliquer aux camarades d'Aymalence.[/justify]
Dmitri Korolev

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[center][img]https://carolsiracuse.files.wordpress.com/2017/10/bologna-a-busy-square-near-the-university.jpg?w=584[/img]
Université d'Arelat[/center]

[justify]Le petit amphithéâtre du département de sociologie de l'université d'Arelat se situait sur sa droite. Gravissant les quelques marches qui le séparait du bâtiment d'apparence vétuste, Gilles poussa la porte d'entrée avec son dos, tant ses bras étaient encombré de matériel : des copies à rendre, deux ou trois cartes roulées et glissées sous ses aisselles ou encore une vieille sacoche de cuir, lointain cadeau de mariage. En pénétrant de la salle lambrissée qui aurait pu contenir le triple de la trentaine d'étudiants présents, un silence se fit, qui remplaça le bruissement des conversations qui étaient tenues jusqu'alors. C'était jour de rendu des copies, et le professeur Gilles Ségurane n'était pas réputé pour la clémence de sa notation.

Après avoir déposé dans un coin tout le fatras qui lui encombrait les bras, le Pr. Ségurane posa sur le bureau en bois sa sacoche élimée et en sortie une chemise contenant un ensemble de copies. L'heure fatidique était venue, le couperet allait tomber sur ces étudiants qui souhaitaient désespérément valider cette matière géographie politique pour décrocher un master et, pour les plus pauvres d'entre-eux, faire l'honneur de leurs familles en les hissant dans la classe supérieure.

- Bon, et bien nous allons procéder comme d'habitude, et commençant par ceux qui de toute évidence n'ont rien à faire ici. La moyenne de ce devoir est de 8.4, ce qui n'est pas brillant. Bref, commençons....
Julien, 2, ça n'est pas une licence d'art contemporain, les gribouillis abstraits que vous appelez carte et que vous infligez à votre copie ne vous rapporteront rien. André, 2.5, songez à vous réorienter, à défaut de savoir placer le nord correctement, vous saurez au moins où trouver du boulot. Charlotte, 3.5, pas de discrimination positive chez ...


Gilles continua sa distribution de copies jusqu'à arriver à la première, un 18. Une note qu'il ne mettait que très rarement. Mais la composition était de toute évidence d'une grande qualité. Et le contenu avait eu le don de lui plaire. Il avait fini sa notation la veille, après la réunion qui s'était tenue au Trépas du Turc et son contenu allait dans le sens de ses idées politiques. Il avait d'ailleurs pour objet de lui proposer de se joindre à la lutte.

- Et enfin, le champion du jour avec 18, ou plutôt la championne, Catherine. C'est la seule qui a su saisir l'enjeu du sujet ! Elle a notamment brillamment su faire le lien entre représentativité des peuples et leur capacité à parler la langue administratives. Laissez moi vous montrer quelque chose. Voyez cette carte : l'aire culturelle Arpitane est réduite, moins de 50% de l'Empire, et pourtant l'ensemble de l'élite est soit issue de cette aire culturelle, soit quand elle vient d'ailleurs, elle est abâtardie par son obligation à se soumettre eux. Il est important de comprendre que les peuples constitutifs de l'Empire ne sont pas identiques, et que le manque de représentativité ne permet pas une expression de ces particularismes. L'Empire d'Archavêne est, dans sa forme actuelle, une prison de peuples ! Je invite tous, en tant qu'Occitan, à en prendre conscience et à vous engager pour que cela change !

[center][url=https://zupimages.net/viewer.php?id=19/49/6zzk.png][img]https://zupimages.net/up/19/49/6zzk.png[/img][/url][/center]

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