TRAME | Martxo Gorria (2039-...)

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Djinndigo

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[justify][center]MARTXO GORRIA
Mars Rouge | 15 mars 2039

[img]https://i.imgur.com/Am4ATCq.png[/img]
[cap]Une centaine de guérilleros s'engageant dans le matorral en direction du sud.[/cap][/center]
Le temps était clair. En ce mois de mars 2039, le soleil commençait à taper moins fort que le reste de l'année : on entrait dans la saison hivernale, qui est l'une des deux saisons de l'année dans la partie la plus au nord du Txile. À proximité de l'équateur qui traverse l'extrême-nord de la province septentrionale de Zuarralurra, les Provinces-Unies adoptaient un tout autre visage : loin de l'extrême-sud vert ou du centre pampaïque, le nord du Txile était une zone légèrement aride où l'océan venait fouetter les côtes sèches du nord tandis que les montagnes surplombaient, dans une désagréable sensation d'étouffement, les quelques villes qui subsistaient dans cet enfer désertique. Au pied de la chaîne montagneuse de l'Andoak contre laquelle s'adosse le Txile sur plusieurs centaines de milliers de kilomètres de long, un micro-climat accumulait l'humidité grâce aux importants reliefs à proximité et créait une zone où les buissons épineux étaient la seule végétation - ce qui représentait déjà beaucoup dans cette partie du monde où la verdure est quasiment inexistante. Dans cette région charnière entre les montagnes et le quasi-désert de l'extrême-nord txiléen, qui n'était pas sans rappeler la garrigue céruléenne, une colonne hétéroclite d'uniformes progressait en silence.

Avec une certaine discrétion et en s'appuyant sur la couverture fournie par le matorral, les guérilleros, vêtus d'un vert kaki idéal pour progresser à l'abri des regards dans cette zone faiblement boisée, avançaient lentement mais sûrement sous le regard indolent des massifs montagneux à leur gauche. Forts d'une petite centaine d'hommes, la colonne semblait assez disparate et leur équipement se résumait à leur uniforme assez brouillon et leurs armes qui n'étaient que des machettes, des couteaux de combat, des armes de poing et des fusils d'un autre temps. Leur seul avantage reposait sur leur discrétion : personne ne semblait les avoir vu, et les rares villages aux alentours mettraient plus d'une semaine à rallier la grande ville la plus proche à pied. Les chevaux crevaient rapidement de soif dans une zone aussi désertique, et la vie humaine se faisait rare. Les véhicules motorisés étaient ici des légendes : ceux qui en avaient vu dans leur vie amusaient la galerie de leur communauté rurale en parlant de ces dragons d'acier.

On était en effet dans une région extrêmement reculée des Provinces-Unies : aucune chance que les autorités ne s'aventurent ici ou s'amusent à pister des guérilleros fraîchement réunis sur plusieurs centaines de kilomètres alors que ces derniers s'efforçaient de brouiller les pistes. L'opération était savamment préparée : contactée sur les réseaux sociaux dans la plus grande discrétion par des faux comptes, les futurs soldats avaient suivi un entraînement à domicile. Recrutés pour leur passif dans diverses associations militantes, ils étaient un noyau dur d'activistes prêts à en découdre par les armes avec les forces étatiques. Malheureusement, la vie politique txiléenne avait rapidement tue les mouvances révolutionnaires violentes et, par le légalisme, avait fait entrer les principaux mouvements communistes dans les institutions en tant que partis politiques, faibles et tournés vers une vie parlementaire inutilement complexe. Ces jeunes diplômés ou anciens étudiants dont la moyenne d'âge ne dépassait pas les vingt-cinq ans, espéraient lancer une grande « contre-offensive » contre le capitalisme libéral, les firmes transnationales et les bourgeois en pleine expansion depuis plusieurs siècles au Txile.

Outre leur idéalisme idéologisé au possible, les guérilleros partageaient de lourdes convictions autour de la « grande révolution » qui rendra sa liberté au peuple txiléen. Malgré leur apparente bienveillance, les guérilleros n'étaient pour autant que des hommes : les femmes avaient été exclus des dossiers de recrutement, jugées trop tempérées pour participer à des opérations armées clandestines. Les guérilleros ignoraient qui les avait contacté, comment et pourquoi mais ils savaient qu'ils partageaient une lutte commune avec leurs recruteurs. Ils s'étaient réunis après plus de six mois d'entraînement à domicile - par le biais des réseaux avec des visioconférences et des séances hebdomadaires de préparation - dans un petit village à proximité du théâtre des opérations, sous l’œil indolent des paysans surpris par un telle concentration d'être vivants au même endroit. Lâchés au bout du monde par la dernière ligne ferroviaire à desservir cette zone réculée du Txile, les guérilleros s'étaient mis en marche : ils avaient une chronologie précise à respecter.

Leur équipement, ils l'avaient trouvé dans une grotte abandonnée, qui servait manifestement aux contrebandiers avant l'arrivée des gros sabots de la Txileko Gudarostea, l'armée txiléenne, qui avait liquidée toute activité illégale dans la région. Ils s'étaient donc armés avec ce qu'il restait de fusils, d'uniformes et de matériel et étaient partis en direction de leur cible. Si l'est montagneux du Txile était déserté par les humains, il n'en était pas moins habité par de nombreux repères de bandits et autres caches d'armes. Si les guérilleros voulaient avoir une réelle force de coercition contre les forces institutionnalisés du capitalisme, ils comptaient sur ces nombreux réseaux souterrains pour alimenter leur lutte. Le nord-est du Txile avait accueilli, dans les années 1960, une guérilla communiste similaire à celle que les activistes tentaient de monter : la défaite rapide du mouvement avait laissé de nombreuses places fortes inexplorées, pleines à craquer d'armes et de ressources du siècle dernier. Du moins, c'est ce que les recruteurs avaient dit aux jeunes guérilleros : ces derniers ignoraient qu'ils n'étaient pas les seuls sur le coup.[/justify]
Djinndigo

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[justify][center]MARTXO GORRIA
Mars Rouge | 15 mars 2039

[img]https://i.imgur.com/z3VCKDD.png[/img]
[cap]Le matorral, cette singularité climatique qui sépare les plaines arides des massifs montagneux.[/cap][/center]
Après plusieurs heures de marche, les apprentis guérilleros éreintés eurent la mauvaise surprise de découvrir deux autres colonnes armées à l'entrée de la grotte qui aurait servi de cache d'armes au siècle passé. Rangées en deux unités distinctes, les groupes se faisaient face. Chacun d'un effectif d'à peu près une centaine de soldats, ces intrus semblaient avoir le même dessein que les jeunes guérilleros, tout en ayant des âges radicalement différents. À leur tête des deux compagnies, des hommes se disputaient à vive voix, faisant fi de la discrétion qui était de mise dans une telle opération. S'arrêtant sur les hauteurs surplombant la cuvette où se trouvait la grotte et les deux colonnes étrangères, les jeunes guérilleros s'installèrent le temps de décider de la marche à suivre. Des chefs avaient été désignés par un vote à main levée et ces derniers décidèrent d'envoyer des éclaireurs en reconnaissance tant que la situation n'était pas éclaircie et qu'ils conservaient leur couverture derrière le relief.

Après des repérages rapides qui ne révélèrent aucun autre dispositif que celui des deux compagnies au fond de la vallée, la colonne entama une descente tactique sur le flanc des colonnes inconnues : arrivés dans la cuvette avec une grande précaution, ils s’arrêtèrent et envoyèrent des porte-paroles. Après un temps qui sembla interminable, les négociations ayant été un échec total par le manque de diplomatie des interlocuteurs, les colonnes parvinrent finalement à un accord et la colonne des jeunes guérilleros purent sortir des maquis, à la stupéfaction des deux colonnes déjà présentes : un tour de passe-passe qui mit en fureur les chefs des colonnes présentes, incendiant leurs éclaireurs de ne pas avoir repéré les étrangers. Il s'avéra que les deux autres colonnes avaient en fait le même but, les mêmes raisons et le même entraînement, en ayant été contactés d'une manière similaire ; les chefs des trois colonnes se mirent d'accord pour la cohabitation étant donné qu'ils avaient été probablement recrutés par les mêmes personnes.

Forts de ce constat, les colonnes purent finalement avancer vers le fond de la cuvette, en direction de l'entrée de la grotte. Cette dernière, vide depuis longtemps, semblait avoir été habitée pendant quelques temps au cours du siècle passé. Le plus important demeurait cependant intact : après une exploration de plusieurs heures, les différentes caches d'armes du réseau souterrain découvert eurent toutes été mises à sac par les guérilleros qui les trouvaient, ces derniers manquant trop cruellement d'équipement pour tenter une juste répartition des ressources. Une fois la caverne complètement fouillée et vidée, il ne restait plus aux soldats qu'à se tourner de nouveau vers la route du sud, où les attendait une autre cache d'armes. Arpentant la garrigue de grotte en grotte, les guérilleros finirent leur journée dans une de celles-ci, à l'abri des regards - et avec la certitude d'avoir éveillé la curiosité de bon nombre de bergers et autres ruraux, qui allaient s'empresser de contacter les autorités provinciales puis fédérales.

Pris dans l'enthousiasme de l'expédition, les paramilitaires en oubliaient que la région était sans aucun doute désertée depuis longtemps et quand bien même des bergers les auraient aperçus, ils auraient mis plusieurs jours à contacter quiconque de civilisé. Mais les rares locaux qui ont vu les colonnes hétéroclites évoluer au pied de la montagne étaient trop préoccupés par leur bétail pour s'intéresser à des militaires qui auraient très bien pu être envoyés par les autorités - la plupart des habitants de la région ignorant complètement la modernité du matériel militaire actuel de la Txileko Gudarostea. Le Txile est un des plus grands pays du monde et sa surveillance interne en est fragilisée : les colonnes demeuraient inconnues des services secrets txiléens (les Euskal Herriko Zerbitzu Sekretuak) et la présence de caches d'armes dans la zone, bien que soupçonnée, n'était pas une des priorités des autorités gouvernementales. Le passage des guérilleros était passé inaperçu et leur bivouac dans la grotte de même.

Après plusieurs jours de clandestinité, les vivres se firent rares : les ordres des chefs, qui s'organisaient désormais avec une hiérarchie militaire brouillonne, furent de se diriger vers la ruralité la plus proche. Après plusieurs heures de marche, un hameau fut aperçu par les éclaireurs : les colonnes encerclèrent le lieu rapidement, avec la plus grande discrétion possible, en gardant leur distance et en se positionnant sur les hauteurs. Les rues semblaient désertes, d'après les éclaireurs. L'état-major improvisé des guérilleros attendait une quelconque présence militaire txiléenne : une crainte vaine, qui révélait en réalité l'amateurisme des paramilitaires dans le domaine. À des milliers de kilomètres de là, dans la capitale provinciale Nakissoak, les autorités étaient loin de se douter de l'organisation d'une guérilla révolutionnaire plus d'un demi-siècle après la dernière tentative de soulèvement communiste. Dans la brousse de l'arrière-pays, les soldats amateurs attendaient encore : ils se croyaient prêts à affronter de face les troupes modernes et entraînés du régime monarchique. Des espoirs vains, puisque la nuit tombait sur le hameau désert qu'ils surveillaient.[/justify]
Djinndigo

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[justify][center]MARTXO GORRIA
Mars Rouge | 19 mars 2039

[img]https://i.imgur.com/pX0QRJn.png[/img]
[cap]Un hameau anonyme au bout du monde, loin de toute modernité et à la frontière de la civilisation.[/cap][/center]
Après plusieurs heures d'attente, les chefs des trois colonnes décidèrent finalement, d'un conjoint accord, d'investir le hameau. Traversant les quelques rues de la ruralité avec un amateurisme total, les soldats mirent le village à sac et réunirent ses quelques habitants sur la route, au croisement central des rues du hameau. Faits prisonniers, les deux dizaines d'habitants furent enfermés sous bonne surveillance dans une des caves du village. L'état-major improvisé, qui croyait découvrir des soldats fédéraux dans chaque maison, fut largement déçu de trouver le hameau vidé de toute forme d'autorité centrale, vivant en autonomie quasi-totale. Les colonnes investirent le village ; les rares bêtes présentes furent abattues pour fournir de la viande et des vivres aux guérilleros, qui manquaient clairement de ressources alimentaires. Le seul véhicule motorisé du village, un tracteur du siècle passé, rendit l'âme avant que les quelques bricoleurs du groupe puissent en faire quoi que ce soit : il faudra continuer à pied pour les jours à venir.

Les habitants du village, qui affichait une incompréhension certaine doublée d'une indifférence manifeste, se contentèrent rapidement de leur situation de prisonniers. Aucun moyen de télécommunication ou même de communication n'existait dans le hameau : le dernier contact avec l'extérieur remontait à plusieurs semaines et le service des postes peinait à faire parvenir le courrier jusqu'ici, tant est-il qu'il en existe. Après investigation, le hameau ne contenait rien de particulier ; les quelques terrasses et toits aménageables furent transformés en positions fortes pour assurer une défense sommaire du village. Le nombre de maisons étant trop restreint pour accueillir l'ensemble des trois compagnies (quelques trois cents hommes), une partie des guérilleros durent dormir dehors au cours des nuits suivant l'installation des paramilitaires dans le hameau. Les conditions de vie étaient difficiles pour les guérilleros, pour la plupart issus de milieux urbains confortables (un tiers d'entre eux étant d'anciens militants et étudiants, les deux autres tiers étant des ouvriers issus des vallées industrielles de l'ouest).

Pas habitués à vivre dans la nature aussi éloigné de toute forme de civilisation, les guérilleros multiplièrent leurs plaintes auprès de l'état-major, qui décida de faire bouger les troupes pour éviter un effondrement du moral déjà fragile des troupes. Alors que les trois colonnes avaient mis à sac le village une dernière fois et se préparaient à partir, l'arrivée d'émissaires les surprit ; ces derniers venaient de la part d'un autre groupe de guérilleros, réunis depuis quelques heures à l'extérieur du village en attendant plus d'informations sur la nature des occupants de ce dernier. Cette quatrième colonne, qui rejoignit les guérilleros après des négociations de quelques dizaines de minutes, avait été réunie plus tardivement, avec plus d'informations cependant : d'autres caches d'armes et villages à piller existaient plus au sud. Les guérilleros, qui se retrouvaient dans le flou depuis plusieurs jours après la perte de tout contact avec la civilisation, accueillirent les nouveaux venus et partirent enfin en quête de nouvelles cibles.

Les prisonniers et anciens habitants du village furent libérés ; une dizaine de soldats demeuraient dans le hameau afin d'assurer le silence des locaux et le maintien d'une place forte des guérilleros dans la région. Les villages et les caches se succédaient ; plusieurs autres colonnes, avec de nouvelles informations, se réunissaient et ralliaient le groupe. Arrivés à proximité de la première grande ville sur leur passage, Adouren, la petite armée révolutionnaire comptait une dizaine de colonnes, soit quasiment un millier d'hommes. Le mouvement de plusieurs centaines d'hommes armés, visiblement pas rattachés à une quelconque autorité officielle, avait finalement attiré l'attention des locaux : les guérilleros ne savait plus à quoi s'attendre, et leur arrivée dans la ville d'Adouren fut chaotique. Arrivant par les différentes entrées de la petite ville de quelques milliers d'âmes, les paramilitaires ne rencontrèrent de résistance qu'à proximité de l'Herriko Etxea (la « maison du peuple », la mairie) où les premiers coups de feu furent échangés entre l'Hertzaintzia, la police txiléenne, et les combattants clandestins.

Les policiers furent rapidement désarmés mais le gros des habitants de la ville avaient été évacués pendant ce temps ; dans les rues désertes d'Adouren, seuls les plus démunis étaient restés. Aucune perte ne fut à déplorer chez les forces de l'ordre, tandis que les guérilleros comptèrent plusieurs blessés dans leurs rangs. Leur amateurisme avait nui à leur efficacité contre des troupes au sol entraînées. Malgré leur supériorité numérique, les guérilleros avait remporté une victoire mitigée. La prise de la ville leur retirait leur effet de surprise contre les troupes du régime et la ville en elle-même était difficilement tenable par des soldats peu entraînés. L'état-major de la guérilla comptait cependant sur l'asymétrie des forces en terrain urbain pour jouer en sa faveur : le matériel moderne des troupes txiléennes aura moins d'efficacité dans les petites ruelles étouffantes d'une ville au relief escarpée que sur le terrain plat et ouvert que représente la pampa txiléenne plus au sud.[/justify]
Djinndigo

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[justify][center]MARTXO GORRIA
Mars Rouge | 21 mars 2039

[img]https://i.imgur.com/afN2wcz.png[/img]
[cap]Les guérilleros révolutionnaires après plusieurs jours de marche s'installent dans la ville d'Adouren.[/cap][/center]
La ville était tombée : les rues étaient désertes et les rares traces de résistance avaient été balayées par les paramilitaires improvisés qui, dans leur amateurisme, avait laissé fuir la grande majorité des habitants de la ville. Seuls étaient restés les plus démunis n'ayant aucun moyen abordable de locomotion et certains locaux irréductibles, parmi lesquels des soutiens manifestes à une énième aventure révolutionnaire dans la région. Il faut dire que la province de Zuarralurra était connue pour être un repère à indigénistes et autres révolutionnaires socialisants : elle accueille à la fois la plus grande communauté kitxua (quechua) de toutes les Provinces-Unies mais elle est également un foyer idéologique certain pour les aspirants communistes. La Zuarralurra était l'une des provinces les plus pauvres et les plus faiblement peuplées ; elle était donc un réceptacle logique de la contestation sociale, qui s'était muée au Txile, avec le ralentissement économique des deux dernières années, en une véritable gronde des classes populaires.

Les révolutionnaires s'étaient donc installés dans la ville d'Adouren en fortifiant son centre-ville d'une manière assez sommaire et improvisée - bien que l'expérience récente des guérilleros leur permettait d'accumuler un savoir militaire crucial. Ils avaient laissé la périphérie aux loups et aux badauds venus piller les quelques riches villas de la localité : les ressources ne manquaient pas et les pillages ne tarissaient pas, contre l'avis de l'état-major improvisé. Ce dernier était déjà contesté par les troupes : en misant sur la raison et une lutte idéologique pacifiste, le lieutenant-colonel (titre qu'il s'était lui-même arrogé de son expérience militaire personnelle) Herri Albizagüena s'était aliéné une partie des membres de la guérilla, qui voyait déjà en lui une nouvelle forme d'élite dirigeante, tout groupe tombant inévitablement sous la loi d'airain de l'oligarchie. Les capitaines, qui dirigeaient chacun une colonne, tentaient de tenir leurs compagnies d'une centaine d'hommes chacune. La hiérarchie militaire improvisée était fragile - trop fragile.

Sur les murs de la ville d'Adouren, les inscriptions anarchistes se multipliaient et une organisation communale avait été tentée - en vain, la plupart des habitants encore présents en ville étant trop réticents à participer à un système de partage des ressources. Outre la tentative de collectivisation entamée de manière sommaire, Albizagüena avait eu l'idée d'entraîner des volontaires parmi la population adourène pour rejoindre les rangs de l'autoproclamée Armada Iraultzailea (« Armée Révolutionnaire »). Rares avaient été ceux à bien vouloir suivre le programme d'entraînement improvisé des guérilleros, mais même pas une centaine d'hommes passèrent les sélections. En plus de ces effectifs réunis à la dernière minute, les révolutionnaires accueillirent encore cinq autres compagnies, elles aussi d'une centaine d'hommes chacune et réunies de la même manière par des recruteurs en ligne. Des tensions semblaient cependant émerger entre les différents groupes : les origines sociales divergentes et les conceptions parfois dichotomiques de la révolution et du communisme ne facilitaient pas la communication entre les groupes de guérilleros.

Mais depuis deux jours, plus aucune colonne de guérilleros « entraînés à domicile » ne semblait se diriger vers la ville d'Adouren. La position précaire des guérilleros dans la ville et la géographie exposée des rues en hauteur faisait de l'endroit un piège potentiel pour les soldats. L'attente devenait une pression constante et les tensions se multipliaient au sein du groupe ; pour calmer le jeu, des rondes et des explorations devaient assurer et le ravitaillement et la couverture tactique de la ville. Les forces de l'ordre étaient au courant, les autorités provinciales aussi. Donostia avait sans doute été prévenu ; les blindés de la Txileko Gudarostea, l'armée txiléenne, devait déjà être en route. L'absence de réponse ne signifiait pas qu'ils n'étaient pas déjà encerclés, aux yeux de l'état-major provisoire, qui oubliait qu'un petit millier de révolutionnaires mal entraînés ne représentait pas une menace directe pour le pouvoir central. La base militaire de Barradako, quelques dizaines de kilomètres au sud, n'était pas à sa capacité maximale d'accueil et les autorités centrales concentraient les forces fédérales dans le sud et l'est du pays, où une menace était sans doute plus plausible.

Les forces de l'ordre en revanche, notamment la Hertzaintzia (la police txiléenne) étaient bien en marche : la menace représentée par les révolutionnaires était suffisante pour effrayer le gouvernement provincial de Nakissoak. Les éclaireurs annoncèrent l'arrivée prochaine des policiers ; des blindés de police, appuyés par une couverture aérienne et piétonne, se dirigeaient en direction de la ville. Les quelques véhicules motorisés saisis dans l'enceinte d'Adouren avaient permis de faciliter la reconnaissance et les guérilleros eurent la nouvelle quelques heures avant l'arrivée de l'Hertzaintzia. La ville était fortifiée au possible, les rues étaient barricadées et les mille cinq cents paramilitaires amateurs étaient prêts, bien que la possible issue d'un premier combat frontal avec un ennemi technologiquement supérieur promettait des pertes lourdes pour les forces révolutionnaires. Un calme plat s'étalait sur l'ensemble de la localité quand les premiers coups de feu se firent entendre.[/justify]
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[justify][center]MARTXO GORRIA
Mars Rouge | 5 juillet 2039

[img]https://i.imgur.com/SXqucPv.png[/img]
[cap]Le tourisme en zone de guerre était devenu une source de revenus pour les bergers de la région.[/cap][/center]
Depuis plus de trois mois, la ville d'Adouren avait été vidée, détruite, rasée, meurtrie par les combats. Des combats qui se limitaient à des escarmouches entre les forces de l'ordre, l'Hertzaintzia, et les guérilleros qui avaient entamé leur marche sanglante au mois de mars dernier. Le conflit était resté au point mort, alors que plusieurs milliers de zuarralurrans qui habitaient la ville ou ses environs avaient été évacués sans aucune considération pour leur dédommagement. Des camps de réfugiés avaient été installés en contrebas, à quelques dizaines de kilomètres à peine des affrontements de plus en plus violents entre la police fédérale et les révolutionnaires retranchés. Trois mois, c'était la limite en termes de victuailles consommables pour les insurgés, selon les estimations des experts scientifiques des forces fédérales : la date fatidique avait été dépassée, et les paramilitaires tenaient encore la ville becs et ongles, repoussant vague après vague, avec toujours plus de violence face aux moyens employés, les efforts des forces civiles fédérales pour arrêter le siège de la ville.

Le gouvernement provincial freinait des quatre fers pour endiguer la menace médiatique, qui risquait d'être bien plus dévastatrice pour l'exécutif txiléen qu'une simple révolte provinciale. Les journalistes étaient tenus à l'écart et, après les premiers mois d'« exercices militaires prolongés », le pot aux roses avait été découvert : des journalistes amateurs avaient traversé le blocus policier et avaient réussi à infiltrer la ville et ses occupants sous pavillon blanc. L'affaire avait été découverte par les forces de l'ordre mais trop tard, les documents audio et vidéo avaient été vendus aux principaux médias du pays il y a quelques semaines à peine : le gouvernement central des Provinces-Unies avait été mis au courant et attendait de faire la une des journaux. Cependant, la direction médiatique des grands hebdomadaires du pays semblait avoir tenu le secret coûte que coûte : une aubaine pour la survie du gouvernement, et une fenêtre de tir pour rectifier les erreurs commises par l'Hertzaintzia dans sa gestion des événements.

Malgré le silence des grands médias, les petits quotidiens locaux et provinciaux parvenaient à ébruiter tant bien que mal l'affaire dans les grandes ruralités, en parlant d'un énigmatique « blocus policier » autour de la ville très isolée d'Adouren. Rien d'alarmant, au point que des bergers du coin se mettent à monnayer leurs services en échange d'une visite tout à fait clandestine des alentours de la ville d'où l'on pouvait voir les volutes de fumées émanant des bâtiments récemment détruits. Si le tourisme en zone de guerre était une opportunité pour les habitants de la région, ce dernier représentait une couverture médiatique supplémentaire pour les révolutionnaires assiégés. Contrairement à ce qu'estimaient les forces de l'ordre et leurs experts, la guérilla n'avait pas dépéri et des tunnels souterrains avaient été aménagés par des prisonniers et des volontaires pour permettre une circulation, certes limitée, mais vitale des biens et des personnes entre l'intérieur et l'extérieur du blocus. La ville se situait dans une cuvette, et le relief qui l'entourait regorgeait de tunnels et d'excavations potentielles.

Malgré les pertes encaissées par les révolutionnaires, quelques colonnes très discrètes avaient pu rentrer dans la ville après la destruction des avant-postes précédemment établis plus au nord, notamment dans le petit hameau qui avait servi de camp d'entraînement pendant quelques semaines avant que les forces de l'ordre ne le débusquent en remontant le chemin emprunté par les guérilleros. La situation semblait assez propice à une reprise de la ville par l'Hertzaintzia ; pourtant, les guérilleros avaient défendu la ville pendant plusieurs mois et cette dernière, en lieu et place d'être un simple tombeau pour l'embryon révolutionnaire, semblait être un vivier inattendu de ressources et de défenses à exploiter. Les bâtiments détruits regorgeaient de débris et de biens consommables, et les guérilleros étaient devenus des experts en pillage, en raid et en récupération, reprenant un quartier pour le désosser et le libérer la semaine d'après, le laissant vide de tout couvert pour les forces de l'ordre.

De part et d'autre, les pertes numériques commençaient à s'amonceler : la détermination doublée de l'expérience fraîchement acquise par les révolutionnaires venait tambouriner sur le bouclier impassible de la police fédérale, dont les ordres et les moyens s'accroissaient chaque jour. Fatigués par une présence policière excessive et parfois débordante, les locaux semblaient favorables aux forces révolutionnaires ; ce n'était pas pour autant une première dans la région, étant donné l'importante présence d'indigènes kitxuak (quechuas) et le fort ancrage politique du Txileko Alderdi Komunista (TAK, « Parti Communiste Txiléen ») dans la province de Zuarralurra. Les tensions semblaient culminer dans la région, alors que l'Hertzaintzia peinait à déloger la guérilla embryonnaire et à convaincre la population de la région de l'intérêt qu'elle pouvait avoir à soutenir l’État fédéral dans sa lutte contre le « péril rouge », qui ne semblait être, selon les locaux, qu'un lointain fantasme dystopique entretenu par les grandes villes et l'élite politique monomaniaque qui oubliait trop souvent les provinces fédérales.[/justify]
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[justify][center]MARTXO GORRIA
Mars Rouge | 12/09/2040

[img]https://i.imgur.com/rZY5FJq.png[/img]
[cap]Malgré leur retrait des zones habitées, les guérilleros rôdaient toujours.[/cap][/center]
Contrairement à ce que revendiquaient les grands titres de la presse nationale et étrangère, ils n'avaient pas été vaincus par les forces de l'ordre à la pseudo-bataille d'Adouren. Après avoir vidé la localité de toutes ses ressources puis rasé la ville, les guérilleros avaient fui la zone urbaine puis rurale pour se réfugier dans le supposément très inhospitalier arrière-pays montagneux. Ils l'avaient déjà connu pendant quelques semaines avant d'investir la ville d'Adouren et ses décombres, mais leur nouvelle immersion dans la zone semi-désertique et semi-humide des régions montagneuses de la province de Zuarralurra, dans l'extrême-nord du Txile, n'était pas de tout repos. D'abord poursuivis par l'Hertzaintzia, la police txiléenne, puis traqués par les hélicoptères de la Lurrean Indarra, l'armée terrestre des Provinces-Unies qui effectuait des patrouilles militaires fréquentes dans cette région frontalière de l'Amastosie, les membres de la guérilla subissaient une pression constante à laquelle ils semblaient accomodés.

Les paramilitaires tenaient moralement le coup. Après avoir cru à une défaite totale à Adouren, l'espoir avait réapparu lorsque des ordres de leurs supérieurs haut-placés avait permis à l'insurrection de se réorganiser autour d'une hiérarchie désormais solidement établie. La mise à l'épreuve que consistait la prise puis le siège de la grande ville du centre de la province txiléenne avait servi de première leçon de combat pour les troupes, qui évoluaient désormais sous les radars. Raids, contrebande et pillages constituaient désormais le quotidien de soldats qui vivaient depuis désormais plus d'un an dans ce nouveau monde sanguinaire. Beaucoup d'entre eux avaient souffert : les anciens étudiants embourgeoisés de la côte avaient fait face à la dure réalité du terrain mais la cohésion et la solidarité, le tout recouvert d'un certain penchant idéologique, avait fait tenir la masse des révolutionnaires. L'arrivée au pouvoir du Txileko Alderdi Komunista (TAK, « Parti Communiste Txiléen »), avait cependant agi comme un catalyseur sur les tensions au sein des guérilleros.

D'un côté, les communistes plus âgés y voyaient une énième trahison d'un parti qui les avait finalement toujours desservis, habitués comme ils étaient aux magouilles politiques de la démocratie libérale installée dans les hautes instances à Donostia. De l'autre, les plus jeunes, qui avaient vu dans l'Errepublikaren Frontea (« Front républicain ») une opportunité légaliste à la révolution du prolétariat, avaient également été rapidement déçus par des communistes finalement peu présents dans les instances de pouvoir, laissant les rênes de l’État central à ce qu'ils considéraient comme une nomenklatura au sein des institutions parlementaires txiléennes : des « socio-traîtres », en somme. Un ressentiment général émanait de la part des membres de la guérilla vis-à-vis d'un gouvernement soi-disant « socialiste » mais avant tout « corrompu et manipulateur ». Les éléments les moins radicaux de la bande s'étaient finalement ralliés à l'opinion des plus âgés et endurcis, le tout dans une ambiance frôlant l’enivrement idéologique.

Les méthodes employées par les révolutionnaires étaient devenues elles aussi bien plus radicales : les précautions prises par les jeunes amateurs d'il y a quelques mois laissaient désormais place à la force brute des armes, au profit d'une hiérarchie apparue spontanément par divers tours de force. Les meurtres de civils et les enlèvements étaient le quotidien des soldats, même si le tout conservait une échelle relativement modeste afin de ne pas attirer l'attention des autorités fédérales comme lorsqu'Adouren avait été prise par des guérilleros pourtant pas assez entraînés pour tenir la ville. Les visages s'étaient durcis, la ferveur idéologique avait remplacé la candeur des idéalistes des premiers jours. Des cultures semi-permanentes permettaient à la guérilla de conserver la tête hors de l'eau, notamment en ce qui concerne l'exploitation de produits illicites sur le territoire national : drogues et armes étaient désormais monnaie courante dans les villages alentours par la faute de la guérilla.

Mais malgré la stabilité apparente de leurs activités frontalières, les guérilleros n'en menaient pas large : à plusieurs reprises, les forces de l'ordre avaient démantelé des camps répartis dans la région montagneuse et il s'en était fallu de peu pour qu'une colonne de révolutionnaires ne tombe nez-à-nez avec un convoi de la Txileko Gudarostea, l'armée txiléenne. Dotés d'un équipement obsolète voire quasi-archaïque, sans protections aucunes, vivant d'un flux tendu de ressources périssables, la guérilla était également sous-entraînée et l'expérience du terrain urbain et montagneux ne suffirait pas en cas d'affrontement en terrain ras contre des troupes régulières. Mais les révolutionnaires se savaient voués à un affrontement de ce type ; un jour, ils descendraient des montagnes et affronteraient les fascistes au pouvoir pour rendre les rênes de la gouvernance étatique au prolétariat, par l'entremise d'un appareil d’État dont ils se voulaient l'épine dorsale dans leurs rêves les plus humides.[/justify]
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