Activités internes [utilisable sous conditions]

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Rezzacci

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[center]Activités internes


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Dans les rues de Saint-Gengou, sous le vénérable clocher maintes fois rénovés de la chapelle de Saint Biseán, entre les millénaires Monolithes de Mod ou au sommet des falaises de Saint-Obtha, la vie des habitants de l’Archipel du Grand-Bradán s’écoule telle qu’elle est depuis des siècles, simple et honnête. En les suivant, vous pourrez vivre avec eux ces moments quotidiens qui peuvent parfois divertir, instruire ou rafraîchir. Assisterez-vous aux séances d’une des douze assemblées paroissiales, ou encore de la Cour Royale ? Suivrez-vous, dans leur Visite du branchage, les inspecteurs du chemin, vérifiant avec toute la dignité seyant à leur fonction la taille des haies ? Vous abandonnerez-vous à la douce folie entraînante de la Bagarre des Fleurs de Bradán, aux innombrables céilithe, aux célébrations des Saints ou du Roi ? Rendrez-vous visite au Seigneur de Buaf, qui vous expliquera longuement et d’une voix de conteur les mille et une histoires ragaillardies des îles et vous fera voir les fameux tours aériens dont sont capables ses piegeons ? Participerez-vous au Grand Tour de Bradán, interminable course d’une année à aller de fêtes en célébrations, qui a vu plus d’un homme robuste au foie mal préparé succombé de plaisir ? À moins que vous ne préfériez vous reposer dans la séculaire bibliothèque de Damhsa, renferment des secrets immémoriaux dans ses caves. Récits, voyages, fleurs et danses forment la trépidante vie de l’archipel, et bien chanceux celui possédant la force de caractère suffisante pour se laisser complètement aller dans ce havre de paix, de douceur et de délicieux archaïsme.

Quoique vous décidiez de faire, ici, vous pourrez assister aux premières loges à la vie quotidienne des Bradáns et Bradánnes. Bien sûr, toutes ces scènes ne sont pas publiques, car c’est aussi là que se jouent les intrigues légères et bucoliques des doux Bradáns. Et tout n’est pas visible au premier coup d’œil. Vous devrez justifier d’une grande intelligence, d’une observation hors norme et d’une implantation durable dans le pays pour savoir utiliser à bon escient (ou mauvais) certaines des activités qui se passent dans le bailliage.

Mais, quoiqu’il en soit, c’est ici, au cœur du pays et de ses gens, que se joue véritablement la vie du Bailliage de l’Archipel du Grand-Bradán...
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Rezzacci

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[center]FOLLES AMBITIONS
12 mai 2033, petit matin[/center]

[justify]Le petit matin se levait, ce qui signifiait qu’une part importante de la population du Grand-Bradán se couchait. Le 11 mai était une fête importante – c’était la Saint Éad, et toute la paroisse éponyme était en fête. Les danses avaient duré jusqu’au milieu de la nuit, et l’alcool coulait à flots. Comme le dit l’adage, nul n’est un vrai Bradán s’il va se coucher la veille de son réveil. Bien sûr, puisqu’il s’agissait d’une fête paroissiale mineure de faible envergure, ça avait été la bonne excuse pour les membres des États de venir à la fête pour la célébrer avec les habitants de l’île. Après tout, n’était-ce pas là le meilleur moyen de gagner l’affection du peuple que de se mêler à leurs célébrations ? D’autant que, devait avouer Fintan O’Donoghue, qu’il était particulièrement friand de ce genre de fêtes.

La Couronne l’avait nommé Bailli seulement quelques mois auparavant. Il était connu pour tenir des discours légèrement sécessionnistes, mais il avait fait ses preuves en tant que Connétable, après avoir été élu huit fois d’affilée dans la paroisse de Saint-Adhaltranas. Aussi, malgré une philosophie gouvernementale un peu dangereuse, la Couronne avait jugé très bon de le nommer à cette position. Il avait accepté uniquement pour un but : celle de pouvoir obtenir l’indépendance du Grand-Bradán. Pas seulement l’indépendance diplomatique qu’il avait gagné aux États la veille ; c’était une broutille. Il cherchait l’indépendance complète, absolue, intégrale. Mais faire rentrer ça dans le crâne des Bradáns allait être compliqué. Ils étaient tellement fidèles à la Couronne et attachés à leurs traditions que ça avait déjà été une bataille de titan de gagner la peccadille de l’autonomie diplomatique.

Mais c’était bon, les États avaient voté, et John Phelan, le Capitaine-gouverneur, avait déjà envoyé la missive avec le premier service postal. Les dés étaient jetés et, si la Couronne refusait la rencontre, ils n’auraient qu’à utiliser les droits laissés dans les Constitutions. O’Donoghue était persuadé que jamais la Couronne n’accepterait à voix haute de s’attaquer à un petit État sans défense qui, de plus, est dans son droit.

Aussi, face à la petite victoire de la veille, le Bailli avait bien profité de la soirée en la célébrant avec force musique et whiskey, en compagnie des autres mandataires des États. Et alors que le matin pointait et que les magistrats sentaient la fatigue picoter leurs yeux, ils s’étaient réunis au sommet des falaises de Saint-Obtha, à regarder l’océan et l’aube se lever dans l’herbe verte et tendre et la douceur des matins de mai.


« Vous pouvez être fier de vous, lui dit William McAbbey, l’avocat de la Couronne. C’est une grande victoire que vous avez eue là. On n’avait pas vu de victoire aussi éclatante depuis, oh… Je ne sais plus. 1617, je crois, quand la Couronne a officiellement accepté la totale et indépendante mainmise des États sur les fiscalités et les douanes.
- Vous pouvez être fier de vous aussi, William, répondit O’Donoghue. Après tout, c’est vous qui avez trouvé l’article qui nous a permis d’assurer nos arrières.
- Vous savez, ce n’est que mon métier. Servir et… hic !... conseiller les États du Grand-Bradán sur les affaires… les affaires légales. Je n’ai fait que mon boulot… »

Et disant ces mots, l’Avocat s’affaissa sur lui-même et s’endormit comme une masse, récupérant à peine des vapeurs de l’alcool de la veille. O’Donoghue jeta un œil sur John Phelan, le Capitaine-gouverneur. La lettre avait été envoyée, mais on ne savait pas quand la rencontre allait avoir lieu, aussi avait-il décidé de se pelotonner dans l’herbe, yeux clos, pour tenter de dormir et de se préparer s’il devait sauter dans le ferry ce soir pour rencontrer Son Altesse Clarkson III.

Brian Deane, le Greffier, s’était assis au bord-même de la falaise. Vieillard à l’allure de porte-toast, il refusait de partir en retraite pour laisser son fils prendre la charge. Selon lui, les Constitutions de la Couronne stipulaient que la charge de Greffier était à vie, pas à retraite. De ce fait, il devait assurer sa fonction jusqu’à ce que Dieu le rappelle à Lui. Et vu la dextérité et l’énergie qu’il avait dépensé la veille sur la piste de danse, on pouvait être sûr qu’il avait encore de belles années devant lui.


« Que cherchez-vous, au juste, Fintan ? » demanda Deane.

Le Bailli, qui était parti dans ses rêveries éthyliques et repensait à la très charmante demoiselle qui n’avait cessé de lui lancer des œillades lors du céilí, redressa la tête et se tourna vers son camarade.


« Qu’entendez-vous, Brian ?
- C’est très simple : que cherchez-vous, au juste, par ce stratagème ?
- Vous le connaissez très bien. Je cherche l’indépendance pour mon peuple.
- Pour quoi faire ?
- Comment, pour quoi faire ? Mais pour être indépendant, pardi !
- Ça n’a aucun sens. On ne cherche pas l’indépendance pour l’indépendance. C’est stupide. Nous avons la sécurité, la prospérité et, plus que tout, la tranquillité en restant une dépendance de la Couronne. Alors, je vous le redemande : que cherchez-vous ?
- Qu’est-ce qui vous fait croire que je cherche vraiment quelque chose ?
- Je suis greffier depuis plus de quarante ans. J’en ai vu, des baillis, et croyez-moi je sais reconnaître cette étincelle dans votre regard. »

O’Donoghue resta silencieux un instant, le regard fixé sur le soleil qui teintait de rose les nuages par-delà l’océan déchinésien.

« Êtes-vous parti en mer, Brian ? demanda tout de go le bailli.
- Bien sûr ! Comme tout le monde ! À vingt ans, je me suis engagé dans la marine marchande britonne pour trois longues années. Une des meilleures époques de ma vie. Pourquoi ?
- Ne vous êtes-vous jamais senti… comment dire ? Frustré ?
- Frustré de quoi ? Vous êtes très nébuleux, mon vieux.
- Eh bien, il n’y a plus de continents à explorer, ni d’îles à découvrir. Les satellites modernes désenchantent le monde. C’est catastrophique.
- Et alors, que voulez-vous y faire ? L’indépendance de l’archipel n’y changera rien.
- Si, au contraire. Car la Britonnie n’a pas de programme spatial abouti. »

Brian Deane resta silencieux un long moment, fixant de ses yeux ronds et fatigués Fintan O’Donoghue.

« Vous délirez, mon vieux.
- Pas du tout. L’exploration maritime est derrière nous, mais le monde n’est pas plat. Il s’étend vers l’infini des sphères célestes. Il y a tout un univers à découvrir, Brian. Et je veux y apporter ma pierre.
- Sérieusement ? Sincèrement ? Parce que je ne pense pas que le Grand-Bradán puisse jamais atteindre ce but, fut-il indépendant durant des siècles. Nous n’atteindrons jamais le niveau technologique nécessaire.
- C’est ce que nous pensions aussi de la navigation. Et pourtant, les drakkars vikings, très simplistes tout compte fait, ont traversé l’océan jusqu’au Nouveau Monde. Siracuzzia a réussi à asseoir une puissance économique indétrônable durant des siècles alors qu’elle n’avait pour tous moyens que des marais et une lagune. Et nous-mêmes, n’avons-nous pas été de grands armateurs en plus que de grands marins, alors que nous étions technologiquement loin derrière la Britonnie ? L’important ce ne sont pas les moyens, cher ami, mais l’ingéniosité qui y est développée, et je reste persuadé qu’un peuple comme nous saura y arriver.
- Avez-vous seulement fait la moindre étude de faisabilité ? Les moindres prospections ? La moindre recherche en ce sens ?
- Je dois avouer que pour l’instant, ce n’étaient que des suppositions et des idées un peu vagues. Mais je suis sûr qu’on peut y arriver.
- Comment ? Comment ? Mon vieux, l’alcool vous égare. Quel institut s’occupera des recherches ? Ce qui se rapproche le plus d’une université de dernier ordre dans notre pays est l’Abbaye de Damhsa, et Dieu sait que s’ils sont excellents en philologie, botanique et géographie, ils ne sont pas ce qu’on pourrait qualifier de pertinents dans les domaines de la physique, de l’aéronautique ou d’astrophysique.
- N’avez-vous donc aucun respect pour les rêves d’un homme, Brian ? » lâcha sèchement O’Donoghue en se retournant, renfrogné, sur l’herbe et fermant les yeux.

Très tôt, des ronflements indiquèrent au greffier qu’il était le dernier réveillé des cinq. Le Doyen était affalé en travers d’une pierre, ronflant comme un sonneur, et Deane était sûr qu’il allait se plaindre de problèmes de dos quand il allait se réveiller. Le greffier s’étira un long moment, bailla et plongea son regard dans la mer.

O’Donoghue n’était pas sérieux, songea-t-il. Aller dans l’espace, avec leurs moyens, alors qu’on pouvait se contenter de cette île paradisiaque et de voyages maritimes à travers le monde. Mais il devait avouer que, du haut de ses quatre-vingt printemps, il ne ressentait plus cette fougue de l’explorateur qui l’habitait soixante ans auparavant. Mais ce n’était qu’un doux rêve, et il faudra le raisonner. En tous cas, même si ses motivations étaient déraisonnables, Fintan O’Donoghue avait réussi un coup de maître : convaincre les États d’accepter l’indépendance diplomatique. Si une telle ambition, aussi folle soit-elle, pouvait accomplir de telles choses, alors elle ne pouvait être que bénéfique.

Et sur cette douce pensée un peu brouillée par la fatigue et l’alcool, Brian Deane s’allongea sur l’herbe, se préparant mentalement à la journée du lendemain qui s’annonçait aussi douce et tranquille que toutes celles qu’il avait vécu depuis bien longtemps.
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Rezzacci

Message par Rezzacci »

[center]NOUVELLES DU MATIN DE L’APRÈS-MIDI
12 mai 2033, milieu d'après-midi
[/center]

[justify]Fintan O’Donoghue venait d’entrer dans une des salles du Hall Municipal de Saint-Gengou, salle qui servait souvent de fumoir ou de salle de pause pour les membres des États du Grand-Bradán. Autant dire qu’elle était souvent occupée. Comme l’avait dit un poète en exil sur l’île de Bradánmór au XIXe siècle : « Peut-être les Bradáns passent-ils beaucoup de temps autour d’un verre ou dans un parc ; mais ils y discutent efficacement, et je pense avoir vu plus d’affaires gouvernementales traitées et réglées en une journée à l’ombre d’un pommier par des magistrats badinant légèrement un verre à la main qu’à toutes les séances organisées à la Chambre des Communes depuis sa fondation ». O’Donoghue se dirigea vers la cafetière déjà remplie et s’en servit une rasade généreuse, qu’il ne manqua pas de relever avec de l’alcool pour se préparer ce qu’on appelait sur le continent un Wildhorn Coffee (bien qu’au Grand-Bradán, on n’appelle tout simplement cela un remontant). Il n’avait à peine pu en prendre une gorgée que Walter Ahern, le Doyen du Grand-Bradán, l’assaillit avec un bout de papier.

« Regardez-moi ça, Fintan ! » dit-il en lui mettant simplement une feuille imprimée sous le nez. Le bailli loucha dessus un instant, mettant ses yeux au clair.
« Qu’est-ce que c’est, Walter ?
- Ça vient de la Couronne ! C’est officiel ! Ou pour peu que j’en sache. Comprenez-vous ce que ça signifie ? »

O’Donoghue se concentra intensément sur le texte, qui disait ceci : [/justify]

[quote="Thunderoad"][center]ACN Britonnia[/center]

@News-of-Britonnia Après plusieurs semaines d'affaiblissement la Couronne va revenir en force dans les jours à venir avec une prise de contact que les fonctionnaires diplomatiques nous assurent imminente avec le Grand-Bradàn pour l'établissement de nouvelles relations bilatérales .

[right]Compte officiel du Free Mail Online[/right][/quote]

Le bailli eut soudain un éclair de génie :

« La Couronne est affaiblie ! La Couronne est affaiblie ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je n’en savais rien moi.
- De quoi vous parlez ?
- Ben de ce qui est écrit, là. Ils disent que la Couronne est affaiblie. Vous pensez que c’est pour ça qu’ils sont prêts à accepter des relations bilatérales ? Parce qu’ils ne pourront pas riposter ?
- Mais qui vous parle de la Couronne ? Je vous parle de ceci ! » Il pointa un mot sur le papier. « Vous voyez ? ils ont écrit Bradàn avec un accent grave plutôt que Bradán avec un accent aigu ! Ils se moquent de nous !
- Quoi ? Vous vous inquiétez pour ça ?
- Oui ! D’abord ils écorchent notre nom, puis ils écorcheront nos peaux ! Je dis qu’il faut leur donner une bonne leçon !
- Comme en reprenant notre indépendance diplomatique, par exemple ?
- Exactement ! »

Le doyen se redressa fièrement dans sa soutane, soutenant du regard le bailli. Puis il se rendit compte de la bêtise qu’il venait de dire.

« Peut-être que j’exagère un peu.
- Peut-être, Walter.
- En attendant, cette histoire de Couronne affaiblie m’inquiète. Qu’est-ce que ça signifie ? Après tout, nous sommes sous leur protection. J’espère qu’il ne nous arrivera rien. Mais croyez-vous qu’ils accepteront mieux notre demande d’indépendance dans ces circonstances ?
- Peut-être. Mais peut-être nous imposeront-ils des conditions. Une alliance, ou tout du moins la promesse de ne jamais les dénigrer ou nous tourner contre eux.
- Et serez-vous prêt à accepter ?
- Je n’ai plus rien à dire dans cette histoire, malheureusement. Tout est entre les mains de John. Heureusement que la Couronne a eu l’intelligence de nommer quelqu’un de local au poste de Capitaine-gouverneur. Au moins ne nous trahira-t-il pas, j’espère.
- Mais s’il doit choisir entre trahir la Couronne et le Grand-Bradán ?
- Ah, ça je suis sûr qu’il agira comme tous les Bradáns, grinça Fintan.
- C’est-à-dire ?
- En restant fidèle à la Couronne, bien sûr. »
Rezzacci

Message par Rezzacci »

[center]SUR LE DÉPART
17 mai 2033, au matin[/center]


« Bon, John, vous avez tout ?
- Oui, je pense.
- Vous avez bien vos lettres patentes du Roi, pour assurer votre identité ?
- Bien sûr.
- Votre passeport ?
- Il est juste là.
- Les lettres des États, vous instruisant de votre mission en notre nom ?
- J’en ai fait une photocopie et elles sont dans ma valise.
- Le présent personnel pour Sa Majesté ?
- La plus fine bouteille de whiskey Thigh, ainsi qu’un bouquet des premiers bleuets de la saison.
- Votre brosse à dent ?
- Dans ma veste.
- Bien. »

Fintan O’Donoghue, le Bailli, et John Phelan, le Capitaine-gouverneur se tenaient au port de Saint-Gengou. Les valises du Capitaine-gouverneur étaient déjà prêtes, et ils attendaient sur un banc patiemment, que le ferry arrive. Il ne s’agissait pas des lignes internes à l’archipel, mais de la ligne de liaison avec la métropole qui était gérée par la Couronne. Les horaires étaient aléatoires, mais relativement fiables. John Phelan avait décidé de partir plus tôt pour être sûr de ne pas arriver en retard. Être reçu par le Roi en personne… Quel honneur ! Et même si Phelan savait que cela faisait partie de ses privilèges, d’être l’une des rares personnes au monde à pouvoir demander – et se voir accorder ! – une audience personnelle avec Sa Majesté, il tremblait comme un mioche à l’idée de le voir en personne.

« Ressaisissez-vous, mon vieux, lui dit O’Donoghue. Après tout, vous avez été nommé personellement par lui. Vous l’avez déjà rencontré.
- Oui, mais c’était il y a déjà quelques années. Ça m’étonnerait qu’il se souvienne de moi. Je ne suis qu’un Bradán comme les autres, invisible et insignifiant.
- Peut-être. Mais souvenez-vous de ce qu’il a écrit. Nous sommes les plus fidèles à la Couronne.
- En effet.
- Je suis sûr que là-haut, dans les palais de la Couronne, entre faste, diplomatie et guerres, ils se souviennent de nous.
- Probablement.
- Alors ne tremblez pas, et représentez fièrement les couleurs du Grand-Bradán !
- Vous savez que les couleurs du Grand-Bradán sont techniquement les mêmes que celles de la Couronne, Fintan ?
- Oh, ne jouez pas sur les mots, vous savez de quoi je veux parler. »

Le Capitaine-gouverneur jeta un œil sur sa montre.

« Le ferry ne devrait pas tarder. Dans trois heures à peine il devrait être là.
- Vous êtes vraiment psychotique, John.
- Peut-être. Mais déjà que je déteste être en retard, vous ne croyez quand même pas que je vais tenter le diable ? Pas avec le Roi ! Imaginez un instant que j’arrive en retard, et pouf ! Adieu nos chances.
- Peut-être. »

Ils restèrent encore assis sur le banc, regardant le ciel bleu. La journée s’annonçait belle, et les pollens volaient dans le ciel. Les allergies étaient rares au Grand-Bradán, et heureusement, avec toutes les fleurs. Lors de la belle saison, l’île entière était plus colorée que la Cité-État des Octaves.

« À votre avis, cette Margaret Spencer, elle est comment ? demanda Phelan.
- Elle est mariée, répondit O’Donoghue.
- Mais non, je ne parlais pas de ça. À votre avis, comment prendra-t-elle cette nouvelle ?
- Je ne sais pas, mais le Roi a assuré qu’elle n’interviendrait que pour les détails techniques. Pas dans la forme.
- Espérons.
- Nous ferons une grande fête en votre honneur à votre retour.
- C’est gentil !
- Allez ! Moi je vais me coucher. Soyez fort, John. L’avenir du Grand-Bradán compte sur vous ! »
Rezzacci

Message par Rezzacci »

[center]FOLLE ATTENTE
26 mai 2033, milieu de journée
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« Venez par ici, docteur. Il est au plus mal. »

Le docteur Mallon avançait dans le cottage de Fintan O’Donoghue, le bailli du Grand-Bradán. Il avait été appelé car le magistrat était tombé malade depuis quelques jours, et son état avait périclité subitement. Mary O’Donoghue, son épouse, avait immédiatement fait venir le médecin de famille, qui s’était déplacé en catastrophe. Et, tout en se déplaçant dans le corridor de la maison, il entendait venir une longue plainte en provenance de la chambre.

« Aaah… Huit jours ! Huit jours ! Et toujours aucune nouvelle ! Où est-il ? Où est-il ce forban ? Ah, John, que faîtes-vous, je vous en supplie ? Je vous donnerai tout, tout ce que je possède ! Ma maison, ma voiture, et même ma femme, mais par pitié, je vous en supplie, revenez !
- Il a l’air d’être en pleine fièvre hallucinatoire, » dit le médecin à Madame O’Donoghue qui le suivait diligemment.

Entrant dans la chambre, le docteur Mallon vit le bailli affalé sur le lit, les yeux roulant dans le vague et les lèvres babillant sans fin sur sa longue plainte. Le médecin s’assit à ses côtés, sortit son stéthoscope et commença l’auscultation de son patient.


« Et vous, docteur, est-ce que vous l’avez vu ?
- De qui ? demanda le médecin.
- Mon c… capitaine-gouverneur, docteur. Il… il n’est toujours pas revenu !
- Comment ça ?
- Il était parti il y a neuf jours pour une entrevue au sommet avec le Roi lui-même. Et toujours aucune nouvelle !
- Calmez-vous, voyons ! Vous savez les tempêtes qui sévissent actuellement. Les services de ferry ont même été complètement fermés. C’est normal qu’il ne soit pas revenu.
- Oui, mais le téléphone, ça existe ? Et pourquoi la Britonnie n’en parle-t-elle-même pas ? Si un accord avait été trouvé, il serait publié depuis longtemps ?
- Vous êtes peut-être passé à côté.
- M’étonnerait. En tous cas, votre cas est très clair. C’est juste du stress. Il faut vous calmer. Prenez un peu de vacances, je ne sais pas, moi.
- Où ça ?
- On m’a souvent dit que Bradánbaeg est magnifique en cette saison.
- Oui, mais comment partir ? Les ferrys sont tous arrêtés pour cause de tempête.
- Ah, oui. Enfin…
- Fintan ! Fintan ! »

Ce qui provenait de dehors. Mary O’Donoghue alla à la porte d’entrée, mais elle fut presque éjectée par William McAbbey, le Procureur de la Couronne, qui entrait en trombe.


« Fintan ! Je viens d’avoir une nouvelle du continent !
- Du continent ?
- Oui ! Enfin, non, pas vraiment, plutôt de Britonnie.
- Ah bon ? Qu’est-ce que c’est ?
- John Phelan est à l’hôpital.
- Quoi ?!
- Oui. Le trajet l’a vraiment mis KO, et il doit se reposer. Mais les médecins sont clairs : son état est stable et il devrait bientôt revenir.
- Oui, mais l’accord ?
- C’est le plus beau : il est signé ! J’ignore pourquoi la Britonnie met autant de temps à répondre, mais c’est bon, normalement, nous avons notre indépendance diplomatique.
- Youpi ! »

Fintan O’Donoghue sauta hors du lit et se mit à danser une gigue improvisée avec toute la fougue et la maîtrise du Bradán qui a appris à danser avant de savoir marcher. Il entraîna même sa femme dans sa ronde, et rapidement la chambre se mit à résonner de rires et de cris de joie.
Fintan se retourna alors vers William, sourire aux lèvres et larme à l’œil :


« Alors, William, quand est-ce qu’on le saura ?
- Je ne sais pas. Je pense que le mieux serait soit d’attendre le retour de John, soit d’attendre la proclamation officielle britonne. D’ici là…
- D’ici là ?
- Je pense qu’il n’est pas trop présomptueux de pouvoir dire que nous avons des relations diplomatiques et internationales indépendantes, et que nous pouvons dès à présent nous lancer dedans. »

La gigue continua de plus belle, et, comme cela faisait beaucoup de bruit, les voisins vinrent voir ce qui se passait et, évidemment, ils furent entraînés dans la danse. L’un des voisins, qui avait apporté son pipeau, se mit même à jouer une petite musique. Rapidement, d’autres voisins, intrigués par cette fête improvisée, se rapprochèrent pour en savoir davantage. Et, de fil en aiguille, ce fut bientôt toute la ville de Saint-Gengou qui s’endiabla dans une folle soirée où l’on dansa, chanta, but et rit de bon cœur, jusqu’au bout de la nuit.
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