[justify]24 septembre 2029
Une silhouette se faufila à travers les quais de la cité de Stalagmanque. Elle se cachait parmi les ombres des porches et des ponts, évitant visiblement le moindre contact avec les personnes qu'elle pourrait rencontrer. Mais cela n'était pas difficile : les rues lagunaires de la millénaire cité lacustre semblaient vidées de toute vie. Depuis environ neuf ans, l'agitation avait progressivement quitté la ville, si bien qu'elle se transformait peu à peu en ville fantôme. De nombreuses maisons étaient vides, les vitres brisées et les portes fracturées. Des gondoles et barques voguaient sans attaches sur les eaux chargées de débris des canaux. La silhouette s'arrêta un instant pour reprendre son souffle et vérifier que personne ne la surveillait ou ne le suivait. Sa respiration était le seul bruit qui troublait le silence de la cité avec le clapotis de la lagune. Appuyé contre un lampadaire, il alluma une cigarette et aspira goulûment une bouffée. Le bout rougeoyant était la seule lumière vive de la cité, couverte par les nuages et la lumière déclinante du crépuscule. La silhouette reprit sa route, le bruit de ses talons frappant les pavés transperçant l'atmosphère de la ville comme des éclairs.
La silhouette traversa un pont et longea les murs des bâtiments bordant la grande place de l'île de la Cité. Le Palais des Doges affichait sa façade grisâtre percée de fenêtres noires desquels ne filtrait aucune lumière. Les flèches de la basilique Saint-Luc se dressaient vers les nuages, mais tous savaient que l'édifice religieux n'accueillait plus autant de fidèles qu'avant. La Soffitta, autrefois l'opéra dont le rayonnement était international, était barricadé de manière définitive. Le campanile se tenait, droit, en éternel gardien de la ville, prêt à l'avertir au moindre danger qui s'approcherait dans la lagune. Si seulement le campanile avait su que le danger venait de l'intérieur.
La silhouette s'avança et pesta intérieurement. Le réchauffement climatique et l'affaissement du fond lagunaire avait fait que le sol de l'île avait entièrement disparu sous les eaux. Pas de grand-chose, de la même manière que les jours de grande marée, mais il était devenu impossible de traverser la place sans mouiller le bas de son pantalon. Mieux valait se munir de bottes en caoutchouc dans ces cas-là, mais la silhouette était relativement aisée, et elle aurait préféré mourir que de porter quelque chose d'aussi plébéien que des bottes. Aussi ses chaussures élégantes se gorgeaient d'eau tandis que leur propriétaire traversait la place en pressant le pas.
L'homme s'arrêta devant un bâtiment dont le faste d'antan arrivait encore à se voir, mais qui disparaissait sous une patine d'usure et de manque d'entretien. Au lieu d'aller vers la porte principale, il se dirigea vers une petite porte cochère qui servait pour le service et le personnel d'entretien. Il toqua à la porte, et quelques minutes plus tard le judas s'ouvrit sur un visage joufflu et suspicieux.
« Qui va là ? Demanda le joufflu à travers le judas.
- La pire chose qui soit arrivée à la Sérénissime République de Stalagmanque, répondit le fumeur de dehors sur un air de rituel.
- Mais ce n'est pas pire que d'avoir un mort-vivant à la tête de l’État, » termina le joufflu en ouvrant la porte.
La silhouette pénétra à l'intérieur et s'ébroua, ravie de pouvoir se réchauffer un peu. Le joufflu, élégamment vêtu aussi, guida son compagnon à travers les couloirs. Ils arrivèrent, au bout d'un certain temps, dans une salle aux vastes dimensions, capable de contenir plusieurs centaines de participants. Mais aujourd'hui, seule une vingtaine de personnes étaient assises autour d'une table.
Le dernier venu soupira. Voilà ce qui restait, en 2029, du faste et de la grandeur du Sénat de la Sérénissime République de Stalagmanque.
Le dernier arrivé était Don Mercuri, qui s'assit parmi ses compagnons autour de la table. La situation était grave, mais ce n'était pas le pire : elle était ancienne. Cela faisait près de sept ans que le pays vivait dans un état de crise permanent, sans vraiment savoir comment réagir. Et tout cela avait commencé, comme d'habitude, par le doge.
Il y avait environ neuf ans, l'état de santé du Doge Sérénissime de Stalagmanque, Adso Rezzacci, s'était grandement aggravé. Ce n'était pas une nouveauté et tout le monde s'attendait à de prochaines élections sous peu. Mais quelque chose d'imprévu s'était passé : Adso Rezzacci était tombé dans le coma il y a sept ans. De moribond grabataire, il était devenu un légume relié à la vie par des tuyaux. La loi était claire à ce sujet : tant que les médecins ne déclaraient pas le doge mort, celui-ci était vivant ; et tant qu'il est vivant, il est le seul à détenir tous les pouvoirs, son poste n'est pas remplacé et il est du rôle de tous les médecins du pays de le maintenir en vie.
Donc, aujourd'hui, Stalagmanque pouvait raisonnablement dire qu'elle possède, à la tête de son état, un mort-vivant.
C'était de cet événement que tout avait commencé. Tout le système administratif et politique du pays était proprement paralysé si le Doge n'était pas là pour prendre ou entériner les décisions. Tout le système républicain était basé sur ce seul homme, et rarement les Stalagmantins avaient cru en une quelconque régence. Aussi, progressivement, le pays s'était délité, commençant une longue et douloureuse chute dans les abysses de la déchéance mondiale.
Il y avait tout d'abord cette histoire du Roi de Stalagmanque qui, prétendument, voulait reprendre le trône. Des enquêtes avaient été menées, mais rien n'avait pu aller jusqu'au bout. Une sorte de soulèvement avait eu lieu dans le quartier des Bâcles. Le résultat ? Les émeutiers avaient été proprement matés. Aussi, les populations les plus pauvres étaient parties du pays en direction du Duché Stalagmantin, dans l'espoir de trouver une terre meilleure qui les accueillerait. Nulle trace d'eux n'avait été trouvée depuis.
Avec la disparition d'une part de la main d'oeuvre, de nombreuses guildes avaient du fermer leurs portes. Il ne restait en place que la Guilde des architectes, la Guilde des orfèvres, la Guilde des apothicaires, la Guilde des organistes et la Guilde pétrolière, qui maintenait un semblant de vie économique. Le PIB total s'était globalement maintenu bien qu'avec des diminutions, mais des capitaux avaient fui la capitale.
Progressivement, avec le pouvoir en place incapable d'affirmer son autorité parce qu'il était, de manière plus littérale que d'habitude, entre les mains d'une grosse légume, la cité se mit à s'autogérer. Les Archives se fermèrent définitivement et devinrent un monde à part ; la Soffitta s'était aussi barricadée. L'Université peinait à se maintenir en place. Les Bâcles avaient disparues en fumée. Toute la noblesse avait fuit le pays, à l'exception de la famille Maguirmi qui s'était convertie au catholicisme.
Seul point positif : le tourisme, qui n'avait pas baissé. Certes, durant la morne saison c'était plutôt calme, mais tous les Stalagmantins, qu'ils soient pauvres, riches, brigands ou honnêtes gens, avaient le respect sacré du touriste car, plus qu'un être humain ou une cible potentielle, c'était surtout un client.
Bref, la ville ne se maintenait qu'à grand-peine. À tel point que même les sénateurs fuyaient le pays vers leurs résidences en Fiémance, Thorval ou même Rostovie, depuis que le pays avait abandonné la folie kiroviste. Désormais il n'en restait plus que vingt-et-un, dernier carré prêt à défendre mollement les valeurs de la République.
« Je déclare la séance ouverte, » fit mornement Don Cipiglio, qui avait endossé le rôle de président du Sénat.
Les sénateurs s'installèrent confortablement. Le temps gris n'arrangeait rien, et si les touristes et le bas-peuple ne trouvait pas la situation si catastrophique, les sénateurs ne savaient pas encore combien de temps ils allaient pouvoir maintenir l'illusion.
« A l'ordre du jour : l'aspect militaire, continua Don Cipiglio. Je viens d'avoir le rapport demandé sur les forces armées…
- Et ? Demanda Don Persobrocca.
- Et il s'avère, pour utiliser un langage vulgaire, que c'est la merde. L'armée ne tient plus debout, et on ne sait plus la financer correctement. Il n'y a plus un seul soldat vaillant dans tout le pays.
- Qu'est-ce qu'on peut faire ? La défense, c'est le rôle du Doge.
- En effet, c'est le rôle du Doge, soupira Don Cipiglio.
- J'avais pensé à une chose, dit Don Leoni. Et si on demandait à une nation extérieure de s'occuper de notre défense ?
- Cela n'irait pas à l'encontre de notre déclaration de neutralité ?
- Absolument pas. Peut-être même y aurait-il moyen d'obtenir la protection de deux pays, assurant par là l'équilibre des puissances.
- Mais qui donc ?
- La Fédération Transnationale était mon premier choix. Après tout, ils sont nos voisins, nous sommes restés en relativement bon termes avec eux… Ca pourrait être une bonne solution.
Mais pour la contre-puissance ?
- Pourquoi ne pas demander à la Rostovie ? » demanda Don Timpani.
Un silence suivit sa remarque.
« Vous croyez vraiment que…
- Après tout, nous avons toujours été en bons termes avec eux aussi. Rappelez-vous : quand tout le monde a déclaré la guerre à l'URKR, qui s'est dressé, seul contre tous, pour rappeler aux Rostovs qu'ils étaient des êtres humains et que nous les considérions comme tels ?
- Ne plaisantez pas. C'était uniquement de la lâcheté de notre part, se réserver une porte de sortie.
- Peut-être, répliqua Don Timpani, mais je suis sûr que si Terienkov avait dominé le monde, Stalagmanque ne serait pas exterminé.
- Cela ne changera jamais le fait que c'est le Doge seul qui est capable de pouvoir prendre ce genre de décision. Même la majorité absolue ici ne servirait à rien.
- Vous avez raison. Affaire suivante, » fit Don Cipiglio en raturant le point précédent de l'ordre du jour.
Dehors, la pluie s'était mise à tomber et frappait contre les vitres. Par mesure d'économie, l'électricité était éteinte dans le palais, et seules quelques bougies éclairaient chichement la table. Les bouts rougeoyant des cigarettes apportaient un soupçon de clarté en plus, mais rien de notable.
« Deuxième point, l'Observatoire International de l'Environnement.
- Je pensais qu'il s'était effondré tout seul suite à de l'inactivité ? Intervint Don Bolicci.
- Peut-être mais, techniquement, nous en avons toujours la charge. Donc, qu'en fait-on ?
- Je propose d'ajourner la décision, proposa Don Belluzzi. Après tout, ça n'est pas très urgent, non ?
- Ajourné, donc, » continua Don Cipiglio.
La tempête s'intensifiait. Pourquoi s'obstinait-on à faire des séances au fin d'après-midi par ce temps de chien ? Se plaignit intérieurement Don Citta. Il n'aimait pas ça, mais pas du tout.
« Viens enfin l'affaire des comptoirs.
- Quelle affaire ? Bougonna Don Bononcini. Ils sont tous revenus
- Pas véritablement. Nos services de renseignements affirment qu'ils y a certains comptoirs que nous pourrions éventuellement reprendre, notamment en Cyrénanie ou Tarnosia, si je ne m'abuse.
- C'est Ernesto Malatesta, le nouveau président de la Guilde pétrolière, qui nous en parle le plus, plaça Don Piccoli. Il me semble motivé… Peut-être pourrons-nous lui confier les rênes de la reconquête de notre ancien empire ?
- Croyez-vous qu'on puisse lui faire confiance ?
- De toute façon, la question ne se pose pas, trancha Don Corvi. Seul le Doge avait le droit de nommer les Commissaires et Magistrats. Alors…
- Alors, affaire suivante, » acquiesça Don Cipiglio.
Ce fut à ce moment que la porte de la grande salle s'ouvrit à grand fracas. Un éclair illumina en contre-plan la silhouette hagarde et trempée qui les avait poussées. Elle se précipita à leur rencontre, essoufflée et visiblement perdue. Elle portait la blouse grise caractéristique des Archivistes de Stalagmanque, mais son visage avait perdu toute la morgue et le cynisme des expéditionnaires du Tabularium. Au contraire, l'archiviste semblait déboussolé, et il s'approcha à grands pas de la table.
« Seigneur Dieu, que fait-il ici ?
- Il est trempé ! Apportez-lui une couverture !
- Il a l'air d'avoir subi un choc.
- Des sels ! Apportez-lui des sels !
- Il n'a pas le droit d'être ici ! C'est une séance à huis clos !
- J'ai faim. Et si on se commandait quelque chose à manger ?
- Eh ! Ne lui passez pas mon verre ! J'ai soif moi aussi !
- Regardez-moi ses vêtements ! Ils sont dans un état !
- Et si quelqu'un allait refermer la porte ? Il y a des courants d'air.
- Moi je dis qu'il faut renvoyer ce plébéien puant d'où il vient.
- Chut ! Taisez-vous ! Il essaye de dire quelque chose ! »
Les sénateurs, comme un seul homme, obtempérèrent. L'archiviste but un verre qu'on venait de lui apporter. Il était blessé, portant de grandes estafilades sur ses membres et so visage. Ses lunettes étaient brisées et ses vêtements déchirés.
« F… Fff…
- Que voulez-vous dire, mon ami ? Insista Don Cipiglio. Qu'est-ce qui vous a mis dans cet état ?
- F… Fluffi…
- Fluffi ? Vous voulez dire la créature légendaire qui hanterait les Archives ? »
L'archiviste opina. Les sénateurs n'étaient pas forcément portés sur le mystique, mais cela les fit réfléchir. Fluffi était connu dans tous les cercles de cryptozoologie, comme l'abominable homme des neiges ou le Monstre du Loch. On disait qu'il était né de l'union d'un homme plongé dans tous les produits chimiques de la lagune, et qui serait devenu un monstre aux yeux dorés et au pelage d'une douceur incomparable. Mais personne n'y prêtait véritablement attention.
Sauf que quand on voyait un archiviste arrivé dans cet état, sachant que les archivistes sont réputés pour être les gens les plus prosaïques et cyniques du pays, il y avait de quoi se poser des questions.
« Bon, ça suffit maintenant ! »
Les sénateurs se tournèrent vers Don Vico qui s'était levé et avait tapé du poing sur la table.
« Ce n'est plus possible, continua-t-il. D'abord la déliquescence militaire, puis environnementale, puis diplomatique… Maintenant ça ! Après, ce sera quoi ? Les touristes qui fuient la ville ? Le commerce qui diminue ? Les clients qui s'en vont ?
- Ne parlez pas de malheur, dit en se signant Don Piedi.
- Ne me dîtes pas que vous croyez à cette histoire de Fluffi, tout de même, s'inquiéta Don Bonelli.
- Y croire ou pas est une affaire. Ce que je vois, c'est un archiviste qui se fait agresser sur son lieu de travail. On ne peut plus laisser faire des choses pareilles !
- Mais que comptez-vous faire ? Le Doge est toujours dans le coma !
- Eh bien il faut l'en sortir ! Faîtes venir tous les experts mondiaux, les meilleurs médecins, tout le monde, qu'on puisse le ressusciter avant de l'achever définitivement !
- J'ai peut-être une idée, » avança timidement Don Giannini.
Les sénateurs se tournèrent vers lui. Il provenait d'une famille aisée et relativement ancienne mais discrète, tout comme lui l'était.
« Tout le monde sait que le Doge a tous les pouvoirs. Et on dit souvent aussi que le Sénat aussi est tout-puissant…
- Ce qui est faut. Le Sénat n'est rien sans le Doge.
- Pas tout à fait. Il y a bien un cas où les décisions sénatoriales le supplantent aux dogales, tant qu'il n'y a pas contradiction avec ce qui a déjà été dit précédemment.
- Et ce cas, quel est-il ?
- Eh bien, c'est très simple : il suffit que le Sénat s'exprime à l'unanimité. Et je crois qu'avec le petit comité réduit que nous formons désormais, nous pouvons atteindre plus facilement cette unanimité. »
Les sénateurs se regardèrent. Effectivement, il y avait beaucoup moins de dissensions aujourd'hui qu'auparavant. Autrefois, ils se labellaient de belles étiquettes telles que Spettatorri, Loggionisti, Sordi ou Solisti… Mais désormais, ils étaient tous unis pour éviter à la République de s'effondrer définitivement.
« Bon, conclut Don Cipiglio. Désormais, en tant que Sénat de Stalagmanque, nous essaierons d'agir à l'unanimité et, de cette manière, peut-être pourrons-nous pallier à l'absence de Doge. Et peut-être même pourrons-nous résoudre les points précédents cités à l'ordre du jour, et même résoudre le problème des Archives, quel qu'il soit. Qui est pour ? »
Et, à l'unanimité, vingt-et-une mains se levèrent pour approuver cette nouvelle directive.
Une nouvelle émotion apparut au coeur des premiers magistrats de la cité de Stalagmanque, une sensation qu'ils n'avaient plus connu depuis des années. Une douce torpeur, une délicate excitation qui titillait leurs ventres et faisaient papilloter leurs paupières, faisant miroiter dans leurs yeux la fin de l'isolement de près de neuf ans de la République de la scène internationale.
Et cette nouvelle émotion, c'était l'espoir.[/justify]
Renaissance [RP]
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Rezzacci
[justify]26 septembre 2029
Les sénateurs discutaient attablés autour d'un déjeuner dans un restaurant de la capitale. Ils avaient réservé un salon privé où ils pouvaient discuter sans problèmes et en toute discrétion. Le fait de n'avoir plus que vingt-deux sénateurs dans le pays apparaissait comme un avantage, désormais, les autres sénateurs ayant fuit le pays pour se mettre au chaud dans leurs résidences secondaires en Fiémance, au Bardaran ou sur un yacht.
Les sénateurs se félicitaient d'avoir repris les rênes du pays en main. Certes, il fallait tout décider à l'unanimité, mais au moins le pays n'était plus immobile. Ils se félicitaient même d'avoir réussi à appâter la Fiémance chez eux pour une protection militaire ! Si les Fiémançais avaient la charge de leur défense, Stalagmanque pourrait au moins respirer de ce côté.
Les médecins annoncés par la Fédération Transnationale ne devraient pas tarder non plus, songèrent-ils gaiement. Peut-être réussiront-ils à sauver le Doge. Quoique personne ne se faisait beaucoup d'illusions.
Un laquais arriva, apportant une autre missive au cachet inconnu et à l'écriture impersonnelle. Don Cipiglio, en essuyant la graisse de ses doigts sur sa serviette puis en terminant son verre de vin, la prit et l'ouvrit en utilisant son couteau à viande. Chaussant ses lunettes, il se mit à la parcourir rapidement.
Tous les sénateurs se retournèrent vers Don Cipiglio quand celui-ci éructa bruyamment en sursautant et en faisant tinter ses couverts et son assiette. Il était devenu tout rouge et semblait s'étouffer au fur et à mesure de la lecture de la lettre. Progressivement, ses confrères arrêtèrent de manger – sauf Don Baracone qui en profitait pour se resservir à l'insu de tous – pour l'observer et essayer de comprendre son comportement.
« Ce… ce…
- Qu'est-ce qu'il y a, Francesco ? Demanda Don Mercuri.
- Le… je… ça…
- Calmez-vous, bon sang, on ne comprend rien.
- Ce sont ces… de la… mon dieu… je ne…
- Bon, on reviendra lui parler quand il sera en état.
- Ces bouffons de la Culture ! Ces vautours ! Ces vauriens !
- De quoi ? Vous parlez de la Soffitta ?
- Non ! De ce territoire de la Fédération Transnationale, la Culture, ce suppôt de chambre qui n'est construit sur rien et n'a aucune identité propre ! Savez-vous ce qu'ils nous proposent ?
- Si c'est un accord commercial, il faut dire oui, affirma Don Baracone entre deux bouchées.
- Peut-être qu'ils veulent une rencontre diplomatique ? Proposa Don Piccoli. Après tout, nous n'avons aucun lien franc et direct avec eux.
- Je parie que c'est une déclaration de guerre !
- Quoi ? Mais ce serait complètement stupide !
- J'ai jamais dit que je lançais des paris pour gagner. J'aime jouer, tout simplement.
- C'est peut-être juste une invitation à déjeuner, imagina Don Giannini. Après tout, les pays membres de la Fédération n'ont pas toujours brillé par leur… normalité.
- Non ! S'emporta Don Cipiglio. Non, pire que ça ! Ils nous proposent ni plus ni moins d'assassiner le Doge !
- Quoi ?
- Non !
- Ce n'est pas possible !
- Lisez-nous, Francesco. »
Don Cipiglio s'exécuta, en lisant de manière fébrile les mots imprimés sur le papier.
« … Moyennant paiement, certains membres de notre organisation accepteraient d'organiser une situation accidentelle, ou non, dans la recherche de la solution la plus optimale sans écarter d'office aucun scénarios, résultant en un regain politique, et cetera… A situation désespérée, les mesures peuvent l'être tout autant... »
Un silence de plomb accueillit cette lecture rapidement suivit par une vive agitation. Chacun y allait de son analyse, mais tous, ou presque, étaient choqués. Finalement, ils se mirent à parler tous en même temps, se coupant la parole, s'interpellant et tentant vainement de se comprendre les uns les autres :
« Peut-être avons-nous mal compris ? Peut-être souhaitaient-ils simplement faire des recherches dans nos archives pour savoir si on pouvait remédier de manière légale à notre situation ?
- Alors pourquoi proposent-ils de créer une situation accidentelle ?
- Parce que vouloir comprendre le système politique stalagmantin relève en soi d'un accident.
- A d'autres ! Tout le monde sait ce que ça veut dire, quand on propose d'organiser un accident contre paiement !
- Déclarons-leur la guerre !
- C'est un peu exagéré, non ? N'étions-nous pas justement en réflexion pour demander à la Fédération de devenir notre protecteur militaire ?
- Justement ! Vous imagineriez ces fous furieux, dogicides, devenir nos protecteurs ?
- N'oublions pas qu'ils viennent d'un pays différent. Dans toutes les autres nations, le pragmatisme est une notion importante, et pour beaucoup, la fin justifie les moyens.
- Ils se nomment eux-même La Culture, mais ce ne sont que des barbares, je le dis !
- Pourtant, ils devraient nous connaître, non ? N'avons-nous pas déjà jugé dans notre tribunal un de leurs hauts administrateurs par le passé, quelque chose comme ça ?
- Ils pensaient bien faire, il faut les comprendre…
- C'est ça. L'enfer est pavé de bonnes intentions.
- Déclarons-leur la guerre !
- C'est un peu exagéré, non ?
- Mais je ne comprends pas vraiment ce qu'ils veulent dire non plus par rigidité cadavérique de la politique stalagmantine…
- C'est un jeu de mot sur le doge qui est mourant et notre politique qui est paralysée.
- Ah ! C'est malin, en fait. Mais un peu morbide.
- On appelle ça de l'humour noir.
- Je pensais que l'humour noir, c'était se moquer du pape actuel.
- Oh, la ferme, Basilio.
- Quelqu'un pourrait me passer le sel ?
- Et pourquoi désirent-ils nous faire bouger ? L'immobilisme est la meilleure des politiques, je trouve. Pas vous ? Si ça fonctionnait avant et si ça a fonctionné durant des siècles, pourquoi ça s'arrêterait maintenant ?
- Certains considèrent ça comme une mauvaise manière de penser.
- Quoi ? Mais ce sont des idiots ! Ce serait comme penser que l'argent ne fait pas le bonheur et qu'il ne résout pas tous les problèmes !
- Je sais, mais il y a des gens stupides.
- Donc, si je fais une synthèse, non seulement ils cherchent à changer notre système politique qui fonctionne quand même très bien comme ça, mais en plus ils cherchent à tuer notre Doge bien-aimé ?
- Déclarons-leur la guerre !
- C'est un peu exagéré, non ?
- Je viens juste de penser à quelque chose. Dans la situation actuelle, ceux qui ont véritablement le pouvoir, c'est nous, les sénateurs, non ?
- Oui.
- En effet.
- Tout à fait.
- De quoi ? Parlez plus fort, j'entends rien au bout de la table !
- Donc, quel est notre intérêt de réveiller ou de tuer le Doge ? La situation n'est-elle pas plus profitable pour nous du moment qu'il est dans le coma et que nous arrivons à faire l'unanimité ? »
Les sénateurs restèrent un moment à réfléchir. En effet, ils n'avaient pas encore vu ça sous cet angle.
« Bon, qu'est-ce qu'on fait alors ?
- Je propose, proposa Don Cipiglio, qu'on leur réponde que nous sommes charmés de cette proposition mais que, malheureusement, nous ne pouvons l'accepter. Cependant, nous ne manquerons pas de les contacter si jamais le besoin s'en faisait ressentir. Qui est pour ?
- Oui ! » répondirent-ils d'une voix en levant tous la main droite – ou le couteau, pour l'un d'entre eux. [/justify]
Les sénateurs discutaient attablés autour d'un déjeuner dans un restaurant de la capitale. Ils avaient réservé un salon privé où ils pouvaient discuter sans problèmes et en toute discrétion. Le fait de n'avoir plus que vingt-deux sénateurs dans le pays apparaissait comme un avantage, désormais, les autres sénateurs ayant fuit le pays pour se mettre au chaud dans leurs résidences secondaires en Fiémance, au Bardaran ou sur un yacht.
Les sénateurs se félicitaient d'avoir repris les rênes du pays en main. Certes, il fallait tout décider à l'unanimité, mais au moins le pays n'était plus immobile. Ils se félicitaient même d'avoir réussi à appâter la Fiémance chez eux pour une protection militaire ! Si les Fiémançais avaient la charge de leur défense, Stalagmanque pourrait au moins respirer de ce côté.
Les médecins annoncés par la Fédération Transnationale ne devraient pas tarder non plus, songèrent-ils gaiement. Peut-être réussiront-ils à sauver le Doge. Quoique personne ne se faisait beaucoup d'illusions.
Un laquais arriva, apportant une autre missive au cachet inconnu et à l'écriture impersonnelle. Don Cipiglio, en essuyant la graisse de ses doigts sur sa serviette puis en terminant son verre de vin, la prit et l'ouvrit en utilisant son couteau à viande. Chaussant ses lunettes, il se mit à la parcourir rapidement.
Tous les sénateurs se retournèrent vers Don Cipiglio quand celui-ci éructa bruyamment en sursautant et en faisant tinter ses couverts et son assiette. Il était devenu tout rouge et semblait s'étouffer au fur et à mesure de la lecture de la lettre. Progressivement, ses confrères arrêtèrent de manger – sauf Don Baracone qui en profitait pour se resservir à l'insu de tous – pour l'observer et essayer de comprendre son comportement.
« Ce… ce…
- Qu'est-ce qu'il y a, Francesco ? Demanda Don Mercuri.
- Le… je… ça…
- Calmez-vous, bon sang, on ne comprend rien.
- Ce sont ces… de la… mon dieu… je ne…
- Bon, on reviendra lui parler quand il sera en état.
- Ces bouffons de la Culture ! Ces vautours ! Ces vauriens !
- De quoi ? Vous parlez de la Soffitta ?
- Non ! De ce territoire de la Fédération Transnationale, la Culture, ce suppôt de chambre qui n'est construit sur rien et n'a aucune identité propre ! Savez-vous ce qu'ils nous proposent ?
- Si c'est un accord commercial, il faut dire oui, affirma Don Baracone entre deux bouchées.
- Peut-être qu'ils veulent une rencontre diplomatique ? Proposa Don Piccoli. Après tout, nous n'avons aucun lien franc et direct avec eux.
- Je parie que c'est une déclaration de guerre !
- Quoi ? Mais ce serait complètement stupide !
- J'ai jamais dit que je lançais des paris pour gagner. J'aime jouer, tout simplement.
- C'est peut-être juste une invitation à déjeuner, imagina Don Giannini. Après tout, les pays membres de la Fédération n'ont pas toujours brillé par leur… normalité.
- Non ! S'emporta Don Cipiglio. Non, pire que ça ! Ils nous proposent ni plus ni moins d'assassiner le Doge !
- Quoi ?
- Non !
- Ce n'est pas possible !
- Lisez-nous, Francesco. »
Don Cipiglio s'exécuta, en lisant de manière fébrile les mots imprimés sur le papier.
« … Moyennant paiement, certains membres de notre organisation accepteraient d'organiser une situation accidentelle, ou non, dans la recherche de la solution la plus optimale sans écarter d'office aucun scénarios, résultant en un regain politique, et cetera… A situation désespérée, les mesures peuvent l'être tout autant... »
Un silence de plomb accueillit cette lecture rapidement suivit par une vive agitation. Chacun y allait de son analyse, mais tous, ou presque, étaient choqués. Finalement, ils se mirent à parler tous en même temps, se coupant la parole, s'interpellant et tentant vainement de se comprendre les uns les autres :
« Peut-être avons-nous mal compris ? Peut-être souhaitaient-ils simplement faire des recherches dans nos archives pour savoir si on pouvait remédier de manière légale à notre situation ?
- Alors pourquoi proposent-ils de créer une situation accidentelle ?
- Parce que vouloir comprendre le système politique stalagmantin relève en soi d'un accident.
- A d'autres ! Tout le monde sait ce que ça veut dire, quand on propose d'organiser un accident contre paiement !
- Déclarons-leur la guerre !
- C'est un peu exagéré, non ? N'étions-nous pas justement en réflexion pour demander à la Fédération de devenir notre protecteur militaire ?
- Justement ! Vous imagineriez ces fous furieux, dogicides, devenir nos protecteurs ?
- N'oublions pas qu'ils viennent d'un pays différent. Dans toutes les autres nations, le pragmatisme est une notion importante, et pour beaucoup, la fin justifie les moyens.
- Ils se nomment eux-même La Culture, mais ce ne sont que des barbares, je le dis !
- Pourtant, ils devraient nous connaître, non ? N'avons-nous pas déjà jugé dans notre tribunal un de leurs hauts administrateurs par le passé, quelque chose comme ça ?
- Ils pensaient bien faire, il faut les comprendre…
- C'est ça. L'enfer est pavé de bonnes intentions.
- Déclarons-leur la guerre !
- C'est un peu exagéré, non ?
- Mais je ne comprends pas vraiment ce qu'ils veulent dire non plus par rigidité cadavérique de la politique stalagmantine…
- C'est un jeu de mot sur le doge qui est mourant et notre politique qui est paralysée.
- Ah ! C'est malin, en fait. Mais un peu morbide.
- On appelle ça de l'humour noir.
- Je pensais que l'humour noir, c'était se moquer du pape actuel.
- Oh, la ferme, Basilio.
- Quelqu'un pourrait me passer le sel ?
- Et pourquoi désirent-ils nous faire bouger ? L'immobilisme est la meilleure des politiques, je trouve. Pas vous ? Si ça fonctionnait avant et si ça a fonctionné durant des siècles, pourquoi ça s'arrêterait maintenant ?
- Certains considèrent ça comme une mauvaise manière de penser.
- Quoi ? Mais ce sont des idiots ! Ce serait comme penser que l'argent ne fait pas le bonheur et qu'il ne résout pas tous les problèmes !
- Je sais, mais il y a des gens stupides.
- Donc, si je fais une synthèse, non seulement ils cherchent à changer notre système politique qui fonctionne quand même très bien comme ça, mais en plus ils cherchent à tuer notre Doge bien-aimé ?
- Déclarons-leur la guerre !
- C'est un peu exagéré, non ?
- Je viens juste de penser à quelque chose. Dans la situation actuelle, ceux qui ont véritablement le pouvoir, c'est nous, les sénateurs, non ?
- Oui.
- En effet.
- Tout à fait.
- De quoi ? Parlez plus fort, j'entends rien au bout de la table !
- Donc, quel est notre intérêt de réveiller ou de tuer le Doge ? La situation n'est-elle pas plus profitable pour nous du moment qu'il est dans le coma et que nous arrivons à faire l'unanimité ? »
Les sénateurs restèrent un moment à réfléchir. En effet, ils n'avaient pas encore vu ça sous cet angle.
« Bon, qu'est-ce qu'on fait alors ?
- Je propose, proposa Don Cipiglio, qu'on leur réponde que nous sommes charmés de cette proposition mais que, malheureusement, nous ne pouvons l'accepter. Cependant, nous ne manquerons pas de les contacter si jamais le besoin s'en faisait ressentir. Qui est pour ?
- Oui ! » répondirent-ils d'une voix en levant tous la main droite – ou le couteau, pour l'un d'entre eux. [/justify]
-
Rezzacci
[justify]20 octobre 2029
La reconstruction de Stalagmanque était un ouvrage qui demandait aux sénateurs tout leur temps. Les diplomates et experts mondiaux voyaient dans la Sérénissime une république moribonde et sclérosée qui ne tenait debout que grâce au carcan décadent et immuable de ses lois qui empêchait tout changement ; les touristes continuaient d'y voir un véritable petit bijou d'architecture et de culture, même si les vieux guides touristiques la faisaient paraître plus riante et brillante ; et les commerçants percevaient toujours cette lagune comme l'un des derniers ports d'attache et escales sauvagement capitaliste et portée sur le libre-échange dans la mer de Carù.
Mais les sénateurs de Stalagmanque ne voyaient pas la ville dont ils avaient la charge de cet œil. Ils la voyaient comme un foyer, une demeure qu'on avait négligé depuis trop longtemps. Il fallait faire les équivalents urbanistes de vider les gouttières, repeindre les volets, tailler les haies, balayer le seuil, ratisser le jardin et poser du double vitrage. Définitivement contents et heureux de s'être débarrassé d'un territoire continental qui ne faisait que ponctionner les ressources de la capitale, ils pouvaient enfin se consacrer pleinement à la micro-gestion d'un territoire lagunaire d'une vingtaine de kilomètres carrés. Ils voulaient faire de Stalagmanque un lieu agréable, de bonheur, paix et plaisir, où l'on peut y prospérer et y célébrer fêtes et soirées en invitant voisins et amis.
Mais pour ça, il fallait des infrastructures capables de célébrer lesdites fêtes et soirées. Et pour l'instant, la plupart des infrastructures culturelles ne fonctionnaient pas.
Le Museum était en pleine reconstruction et rénovation, mais les moines de la Congrégation de Saint Entas, saint patron des collectionneurs compulsifs, assuraient que, dans les jours qui allaient suivre, les portes du musées rouvriraient pour tout le monde.
Les jardins suspendus de Stalagmanque reprenaient des couleurs et s'assuraient de conserver des plantes de tous horizons, aussi bien pour les yeux des touristes que les recherches des botanistes.
Mais la Soffitta restait désespéramment close. Pourtant, récemment, de petites nouvelles en traversaient, notamment les airs d'opéras les plus connus présentant Stalagmanque sous son jour le plus vil et bassement matérialiste – et pourtant Dieu savait que ces airs étaient bons, puisque certains sénateurs chantaient allègrement la [url=http://www.simpolitique.com/post280487.html#p280487]chanson du patricien stalagmantin[/url]. La situation était plus ou moins acceptable, jusqu'au moment où l'un sénateurs fit remarquer que, malgré son évidente activité, la Soffitta ne reversait plus de taxes. Et ça, c'était inadmissible.
C'est pourquoi les patriciens, au grand complet, décidèrent de se rendre à l'opéra pour tirer les choses au clair.
« Ouvrez ! Au nom du Sénat de Stalagmanque, ouvrez la porte ! » s'égosilla Don Cipiglio en tambourinant de sa canne contre le vantail.
Sous ses coups répétés, la porte s'entrouvrit comme si elle n'était pas fermée. Poussant le battant, les sénateurs pénétrèrent dans le hall. Sombre, couvert de poussière, les grands escaliers menant aux différents étranges reflétaient de leur marbre les maigres rayons solaires qui réussissaient à s'y accrocher. Le grand lustre pendait solitaire au milieu du plafond recouvert de stuc doré, et les colonnes antiques se posaient en gardienne d'un lieu qui n'avait plus la vie qu'on lui connaissait il y avait quelques années.
« Il y a quelqu'un ? » lança Don Cipiglio.
Trois têtes apparurent du dernier étage de l'escalier. Des têtes qui n'étaient pas totalement inconnues aux sénateurs d'en bas.
« Don Volacucci ? demanda fébrilement Don Cipiglio. Don Fabri ? Don Sinibaldi ? »
Les trois têtes disparurent, mais des claquements sur le marbre leur indiquèrent qu'ils descendaient rapidement. Et, assez vite, les trois silhouettes apparurent au détour d'un virage d'escalier et vinrent se jeter aux bras des sénateurs.
Ils se reconnaissaient mutuellement. Il s'agissait de Don Virovento Volacucci, Don federico Fabbri et Don Vincenzo Sinibaldi, anciens sénateurs de Stalagmanque qu'on croyait disparus. Comme quoi, il restait encore, cachés en certains endroits, des reliquats du patriciat de Stalagmanque.
« Seigneur ! Mais que faîtes-vous ici ? demanda Don Cipiglio.
- En quelle année sommes-nous ? répliqua prestement Don Fabbri.
- 2029. Octobre 2029.
- Je te l'avais dit ! Tu croyais qu'on était encore en 2027 ! lança-t-il à Don Sinibaldi.
- Mea culpa.
- Mais que faîtes-vous ici ?
- C'est un peu compliqué, expliqua Don Volacucci. En 2025, quand l'opéra a cessé de donner signe de vie, nous avons décidé de venir voir ce qu'il se passait. Et il s'est avéré qu'en réalité, toute l'administration s'était envolée. Il n'y avait plus personne, à part les musiciens qui s'étaient terrés dans les caves, à boire du vin et à jouer aux cartes.
- Attendez… ils boivent du vin et jouent aux cartes sans s'arrêter depuis 2025 ?
- Et je pense qu'ils n'ont jamais été plus heureux.
- Mais vous, que faîtes-vous ici ? Pourquoi n'êtes-vous pas sortis ?
- Eh bien, je pense qu'on a été… happés par cet univers. Nous voulions remettre la Soffitta sur pied, mais sans aval du Doge ou du Sénat, nous avions les mains liées. Et…
- Et il faut dire qu'on aime bien aussi jouer aux cartes, continua Don Sinibaldi.
- Bon, très bien, trancha Don Cipiglio. Nous étions venus ici pour remettre la Soffitta sur pied. Nous avons l'unanimité, et nous comptons bien réhabiliter ce phare de notre tourisme culturel de luxe ! »
Des cris leurs provinrent de l'extérieur.
« Catastrophe ! Catastrophe ! »
Un homme arriva en courant sur la place Saint-Luc, brandissant dans sa main un papier qui ressemblait à une missive. Il s'agissait du Commissaire aux Greffes du Sénat et, par cette charge, il était le responsable du courrier officiel de la Sérénissime. Mais sur ses yeux se lisaient une terreur gigantesque et sans bornes.
Il s'arrêta en ahanant auprès du groupe de sénateurs qui le regardaient avec de grands yeux.
« Eh bien, mon ami, que vous arrive-t-il ?
- C'est… c'est une missive. Du Saint-Siège…
- Ah ! Ils ont enfin répondu, ce n'est pas trop tôt. Nous sommes réintégrés dans le giron de l’Église ?
- Oui… enfin, non, une fois que vous… vous serez personnellement confessés, et que l'absolution officielle sera donnée… Ce n'est qu'une question de temps… Mais ce… ce n'est pas ça qui…
- Reprenez-vous, enfin ! Qu'y a-t-il ? Une catastrophe ?
- Lisez vous-même, » dit le greffier en tendant la missive à laquelle était jointe des documents.
Don Cipiglio la prit, chaussa ses lunettes et la parcourut rapidement. Un masque d'horreur se posa sur son visage, ainsi que sur ceux qui lisaient par-dessus son épaule. Il finit par passer la missive tandis qu'il regarda d'un œil critique les pièces jointes. Et il dû se rendre à l'évidence : même s'il s'agissait de fac-similés, ils étaient authentiques et provenaient sans nul doute des Archives de Stalagmanque.
« Le… le mendiant serait donc légitime ?
- Non ?
- Impossible…
- Laissez-moi voir ?
- Il a même une descendance…
- Une descendance masculine !
- Deux fils… nous sommes foutus…
- Je ne peux pas y croire !
- Et si on disait qu'il s'agissait de faux, encore ?
- Et mentir ? Mentir au Pape ? Mentir au sujet de documents notariés et certifiés ?
- Plutôt mourir…
- Damnation ! Pourquoi Stalagmanque a-t-elle dû avoir des Archives aussi bien tenues ?
- Mais on n'a plus aucune nouvelle du prétendant ! On dit qu'il est mort !
- Il a des descendants ! Il a des descendants ! Oh mon dieu, il a des descendants !
- Mais ça ne s'arrêtera donc jamais ?
- Les temps de la République sont donc révolus, je pense…
- Je ne pense pas, non, » fit Don Volacucci, les yeux posés sur les documents.
Tous tournèrent leurs regards vers le patricien qui venait, un peu de facto et comme ses deux compagnons, venait de réintégrer le Sénat de Stalagmanque.
« D'une, bien que les documents soient certifiés, vous connaissez la règle. Pour qu'un document soit considéré comme véritablement authentique, il faut que la version originale, ou trois copies de première main, soit effectivement conservé aux Archives. Et le temps d'aller les chercher, ça nous permettra de mettre sur pieds un nouveau plan d'attaque.
- Mais cela ne fera que reculer l'échéance ! Nous sommes condamnés quoiqu'il arrive.
- Pas forcément. Il existe, dans notre histoire, des exemples de rois qui ont été considérés comme des usurpateurs. Le roi l'est de droit divin, et si Dieu n'est pas de son côté, alors il est du devoir populaire de le démettre de ses fonctions pour mettre sur le trône son plus proche parent.
- Mais comment voir si Dieu est de son côté ?
- Et vu notre chance, il est sûrement de son côté…
- C'est très simple, reprit Don Volacucci. Les rois sont censés disposer de certains pouvoirs. Le roi de Stalagmanque, si je ne me trompe pas, soignait la scrofule…
- Mais plus personne n'est atteint de scrofule, de nos jours !
- Justement ! S'il ne peut pas prouver ses pouvoirs, alors il ne peut prouver qu'il est roi que par la grâce des documents notariés, et non pas par la grâce de Dieu. Et tout le monde sait que la seule chose au-dessus des Lois à Stalagmanque, à part l'argent et la musique, c'est Dieu.
- Bon, soit. Mais supposons qu'il réussit effectivement à prouver ses pouvoirs… Que pourrions-nous faire alors ?
- Alors ? Eh bien, après tout, le roi n'est qu'un homme. Un accident est si vite arrivé…
- Un régicide ?
- Malheureux ! Ne dîtes pas ce mot si haut, des oreilles peuvent nous entendre…
- Mais même s'il mourrait – et si ça se trouve il est déjà mort – ça ne change rien au fait qu'il a quand même deux enfants. Deux fils. Prêts à reprendre le trône.
- Et là, vous oubliez une petite chose. Savez-vous d'où viennent toutes les restrictions pour rentrer au Sénat ?
- Non.
- Tout simplement d'un ensemble de règles que devait suivre le roi de Stalagmanque. Par exemple, il devait être catholique, bourgeois de Stalagmanque, et ainsi de suite…
- Et alors ?
- Et alors ? Un ecclésiastique ne peut et ne pourra jamais monter sur le trône. C'est aussi simple que ça.
- Mais seul l'aîné est entré dans les ordres ! Son frère est astronome.
- Et selon les lois stalagmantines, les universitaires dépendent du for ecclésiastique. Donc, exempts de la charge patriciale et du trône également.
- Vous voulez donc dire que malgré ces documents, nous ne sommes pas condamnés ?
- Condamnés ? Voyons, Stalagmanque est éternelle, et la Sérénissime de saurait mourir, quoiqu'il arrive. Et puis même, une ligne dynastique, ça se supprime facilement. Ce ne sera pas la première fois que l'élite marchande de Stalagmanque le fera. Croyez-moi, nous avons encore du temps devant nous avant qu'un principicule de pacotille s'approprie notre pouvoir. »[/justify]
La reconstruction de Stalagmanque était un ouvrage qui demandait aux sénateurs tout leur temps. Les diplomates et experts mondiaux voyaient dans la Sérénissime une république moribonde et sclérosée qui ne tenait debout que grâce au carcan décadent et immuable de ses lois qui empêchait tout changement ; les touristes continuaient d'y voir un véritable petit bijou d'architecture et de culture, même si les vieux guides touristiques la faisaient paraître plus riante et brillante ; et les commerçants percevaient toujours cette lagune comme l'un des derniers ports d'attache et escales sauvagement capitaliste et portée sur le libre-échange dans la mer de Carù.
Mais les sénateurs de Stalagmanque ne voyaient pas la ville dont ils avaient la charge de cet œil. Ils la voyaient comme un foyer, une demeure qu'on avait négligé depuis trop longtemps. Il fallait faire les équivalents urbanistes de vider les gouttières, repeindre les volets, tailler les haies, balayer le seuil, ratisser le jardin et poser du double vitrage. Définitivement contents et heureux de s'être débarrassé d'un territoire continental qui ne faisait que ponctionner les ressources de la capitale, ils pouvaient enfin se consacrer pleinement à la micro-gestion d'un territoire lagunaire d'une vingtaine de kilomètres carrés. Ils voulaient faire de Stalagmanque un lieu agréable, de bonheur, paix et plaisir, où l'on peut y prospérer et y célébrer fêtes et soirées en invitant voisins et amis.
Mais pour ça, il fallait des infrastructures capables de célébrer lesdites fêtes et soirées. Et pour l'instant, la plupart des infrastructures culturelles ne fonctionnaient pas.
Le Museum était en pleine reconstruction et rénovation, mais les moines de la Congrégation de Saint Entas, saint patron des collectionneurs compulsifs, assuraient que, dans les jours qui allaient suivre, les portes du musées rouvriraient pour tout le monde.
Les jardins suspendus de Stalagmanque reprenaient des couleurs et s'assuraient de conserver des plantes de tous horizons, aussi bien pour les yeux des touristes que les recherches des botanistes.
Mais la Soffitta restait désespéramment close. Pourtant, récemment, de petites nouvelles en traversaient, notamment les airs d'opéras les plus connus présentant Stalagmanque sous son jour le plus vil et bassement matérialiste – et pourtant Dieu savait que ces airs étaient bons, puisque certains sénateurs chantaient allègrement la [url=http://www.simpolitique.com/post280487.html#p280487]chanson du patricien stalagmantin[/url]. La situation était plus ou moins acceptable, jusqu'au moment où l'un sénateurs fit remarquer que, malgré son évidente activité, la Soffitta ne reversait plus de taxes. Et ça, c'était inadmissible.
C'est pourquoi les patriciens, au grand complet, décidèrent de se rendre à l'opéra pour tirer les choses au clair.
« Ouvrez ! Au nom du Sénat de Stalagmanque, ouvrez la porte ! » s'égosilla Don Cipiglio en tambourinant de sa canne contre le vantail.
Sous ses coups répétés, la porte s'entrouvrit comme si elle n'était pas fermée. Poussant le battant, les sénateurs pénétrèrent dans le hall. Sombre, couvert de poussière, les grands escaliers menant aux différents étranges reflétaient de leur marbre les maigres rayons solaires qui réussissaient à s'y accrocher. Le grand lustre pendait solitaire au milieu du plafond recouvert de stuc doré, et les colonnes antiques se posaient en gardienne d'un lieu qui n'avait plus la vie qu'on lui connaissait il y avait quelques années.
« Il y a quelqu'un ? » lança Don Cipiglio.
Trois têtes apparurent du dernier étage de l'escalier. Des têtes qui n'étaient pas totalement inconnues aux sénateurs d'en bas.
« Don Volacucci ? demanda fébrilement Don Cipiglio. Don Fabri ? Don Sinibaldi ? »
Les trois têtes disparurent, mais des claquements sur le marbre leur indiquèrent qu'ils descendaient rapidement. Et, assez vite, les trois silhouettes apparurent au détour d'un virage d'escalier et vinrent se jeter aux bras des sénateurs.
Ils se reconnaissaient mutuellement. Il s'agissait de Don Virovento Volacucci, Don federico Fabbri et Don Vincenzo Sinibaldi, anciens sénateurs de Stalagmanque qu'on croyait disparus. Comme quoi, il restait encore, cachés en certains endroits, des reliquats du patriciat de Stalagmanque.
« Seigneur ! Mais que faîtes-vous ici ? demanda Don Cipiglio.
- En quelle année sommes-nous ? répliqua prestement Don Fabbri.
- 2029. Octobre 2029.
- Je te l'avais dit ! Tu croyais qu'on était encore en 2027 ! lança-t-il à Don Sinibaldi.
- Mea culpa.
- Mais que faîtes-vous ici ?
- C'est un peu compliqué, expliqua Don Volacucci. En 2025, quand l'opéra a cessé de donner signe de vie, nous avons décidé de venir voir ce qu'il se passait. Et il s'est avéré qu'en réalité, toute l'administration s'était envolée. Il n'y avait plus personne, à part les musiciens qui s'étaient terrés dans les caves, à boire du vin et à jouer aux cartes.
- Attendez… ils boivent du vin et jouent aux cartes sans s'arrêter depuis 2025 ?
- Et je pense qu'ils n'ont jamais été plus heureux.
- Mais vous, que faîtes-vous ici ? Pourquoi n'êtes-vous pas sortis ?
- Eh bien, je pense qu'on a été… happés par cet univers. Nous voulions remettre la Soffitta sur pied, mais sans aval du Doge ou du Sénat, nous avions les mains liées. Et…
- Et il faut dire qu'on aime bien aussi jouer aux cartes, continua Don Sinibaldi.
- Bon, très bien, trancha Don Cipiglio. Nous étions venus ici pour remettre la Soffitta sur pied. Nous avons l'unanimité, et nous comptons bien réhabiliter ce phare de notre tourisme culturel de luxe ! »
Des cris leurs provinrent de l'extérieur.
« Catastrophe ! Catastrophe ! »
Un homme arriva en courant sur la place Saint-Luc, brandissant dans sa main un papier qui ressemblait à une missive. Il s'agissait du Commissaire aux Greffes du Sénat et, par cette charge, il était le responsable du courrier officiel de la Sérénissime. Mais sur ses yeux se lisaient une terreur gigantesque et sans bornes.
Il s'arrêta en ahanant auprès du groupe de sénateurs qui le regardaient avec de grands yeux.
« Eh bien, mon ami, que vous arrive-t-il ?
- C'est… c'est une missive. Du Saint-Siège…
- Ah ! Ils ont enfin répondu, ce n'est pas trop tôt. Nous sommes réintégrés dans le giron de l’Église ?
- Oui… enfin, non, une fois que vous… vous serez personnellement confessés, et que l'absolution officielle sera donnée… Ce n'est qu'une question de temps… Mais ce… ce n'est pas ça qui…
- Reprenez-vous, enfin ! Qu'y a-t-il ? Une catastrophe ?
- Lisez vous-même, » dit le greffier en tendant la missive à laquelle était jointe des documents.
Don Cipiglio la prit, chaussa ses lunettes et la parcourut rapidement. Un masque d'horreur se posa sur son visage, ainsi que sur ceux qui lisaient par-dessus son épaule. Il finit par passer la missive tandis qu'il regarda d'un œil critique les pièces jointes. Et il dû se rendre à l'évidence : même s'il s'agissait de fac-similés, ils étaient authentiques et provenaient sans nul doute des Archives de Stalagmanque.
« Le… le mendiant serait donc légitime ?
- Non ?
- Impossible…
- Laissez-moi voir ?
- Il a même une descendance…
- Une descendance masculine !
- Deux fils… nous sommes foutus…
- Je ne peux pas y croire !
- Et si on disait qu'il s'agissait de faux, encore ?
- Et mentir ? Mentir au Pape ? Mentir au sujet de documents notariés et certifiés ?
- Plutôt mourir…
- Damnation ! Pourquoi Stalagmanque a-t-elle dû avoir des Archives aussi bien tenues ?
- Mais on n'a plus aucune nouvelle du prétendant ! On dit qu'il est mort !
- Il a des descendants ! Il a des descendants ! Oh mon dieu, il a des descendants !
- Mais ça ne s'arrêtera donc jamais ?
- Les temps de la République sont donc révolus, je pense…
- Je ne pense pas, non, » fit Don Volacucci, les yeux posés sur les documents.
Tous tournèrent leurs regards vers le patricien qui venait, un peu de facto et comme ses deux compagnons, venait de réintégrer le Sénat de Stalagmanque.
« D'une, bien que les documents soient certifiés, vous connaissez la règle. Pour qu'un document soit considéré comme véritablement authentique, il faut que la version originale, ou trois copies de première main, soit effectivement conservé aux Archives. Et le temps d'aller les chercher, ça nous permettra de mettre sur pieds un nouveau plan d'attaque.
- Mais cela ne fera que reculer l'échéance ! Nous sommes condamnés quoiqu'il arrive.
- Pas forcément. Il existe, dans notre histoire, des exemples de rois qui ont été considérés comme des usurpateurs. Le roi l'est de droit divin, et si Dieu n'est pas de son côté, alors il est du devoir populaire de le démettre de ses fonctions pour mettre sur le trône son plus proche parent.
- Mais comment voir si Dieu est de son côté ?
- Et vu notre chance, il est sûrement de son côté…
- C'est très simple, reprit Don Volacucci. Les rois sont censés disposer de certains pouvoirs. Le roi de Stalagmanque, si je ne me trompe pas, soignait la scrofule…
- Mais plus personne n'est atteint de scrofule, de nos jours !
- Justement ! S'il ne peut pas prouver ses pouvoirs, alors il ne peut prouver qu'il est roi que par la grâce des documents notariés, et non pas par la grâce de Dieu. Et tout le monde sait que la seule chose au-dessus des Lois à Stalagmanque, à part l'argent et la musique, c'est Dieu.
- Bon, soit. Mais supposons qu'il réussit effectivement à prouver ses pouvoirs… Que pourrions-nous faire alors ?
- Alors ? Eh bien, après tout, le roi n'est qu'un homme. Un accident est si vite arrivé…
- Un régicide ?
- Malheureux ! Ne dîtes pas ce mot si haut, des oreilles peuvent nous entendre…
- Mais même s'il mourrait – et si ça se trouve il est déjà mort – ça ne change rien au fait qu'il a quand même deux enfants. Deux fils. Prêts à reprendre le trône.
- Et là, vous oubliez une petite chose. Savez-vous d'où viennent toutes les restrictions pour rentrer au Sénat ?
- Non.
- Tout simplement d'un ensemble de règles que devait suivre le roi de Stalagmanque. Par exemple, il devait être catholique, bourgeois de Stalagmanque, et ainsi de suite…
- Et alors ?
- Et alors ? Un ecclésiastique ne peut et ne pourra jamais monter sur le trône. C'est aussi simple que ça.
- Mais seul l'aîné est entré dans les ordres ! Son frère est astronome.
- Et selon les lois stalagmantines, les universitaires dépendent du for ecclésiastique. Donc, exempts de la charge patriciale et du trône également.
- Vous voulez donc dire que malgré ces documents, nous ne sommes pas condamnés ?
- Condamnés ? Voyons, Stalagmanque est éternelle, et la Sérénissime de saurait mourir, quoiqu'il arrive. Et puis même, une ligne dynastique, ça se supprime facilement. Ce ne sera pas la première fois que l'élite marchande de Stalagmanque le fera. Croyez-moi, nous avons encore du temps devant nous avant qu'un principicule de pacotille s'approprie notre pouvoir. »[/justify]
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Rezzacci
[justify]9 Octobre 2022
Fabriccio Anatema se reposait sous un pont, non loin du quartier des Bâcles. Il avait bien évidemment du mal à trouver le sommeil : le présomptif héritier de Stalagmanque était au centre d'un tel bouleversement politique qu'il ne savait pas comment réagir.
Il ne s'était jamais senti destiné à devenir roi. Bien entendu, comme beaucoup d'Anatema, on disait de lui qu'il était de descendance royale. Bien entendu, des vieillards lui avaient déjà fait la remarque sur ses dents, sa tache de naissance et son iris doré. Bien entendu, certains s'étaient déjà émerveillés de sa manière de soigner certaines maladies bénignes uniquement par contact. Mais il n'était pas le seul, il avait connu d'autres personnes qui pouvaient répondre à son signalement. Bon, peut-être pas de manière aussi précise que lui, mais ça ne signifiait rien. Et puis, de toutes façons, qui pouvait sérieusement s'imaginer qu'on pouvait réellement retrouver un héritier après plus de 1200 d'attente ? N'importe quelle ligne dynastique est trop polluée pour pouvoir être véritablement certifiée.
Malgré tout, il croyait en sa mission. Il avait toujours été pieux, et même s'il n'était pas certain d'être digne d'être roi de Stalagmanque, il était prêt à endosser la charge. La situation dans le pays était trop catastrophique : les inégalités se creusaient chaque jour, et la classe dirigeante n'avait aucunement l'intention de céder le pouvoir. Les institutions avaient vraiment besoin d'un grand nettoyage, et Fabriccio avait envie de redonner au bas-peuple, aux laissés-pour-compte, aux pauvres et aux parias une chance d'avoir une belle vie, ce que leur refusaient les patriciens et le Doge. Ce Doge moribond, qui était une honte à être à la tête d'une si belle nation.
Il tenait néanmoins à sa tranquillité. Il n'aimait pas avoir sans arrêt une cour autour de lui, et au moindre moment il cherchait à s'évader pour avoir un peu de calme, pour prier, méditer et réfléchir. Il était content de lui ce soir, après avoir réussi à trouver un pont accueillant où seulement une autre paire de mendiants ronflaient bruyamment.
Il eut une pensée pour sa femme. Veronica. Ils s'étaient installés dans la province de San Luca, mais Fabriccio n'avait jamais su rester très longtemps loin de la capitale. Il ne se passait pas dix ans sans qu'il y revienne. Il avait plein d'idées commerciales intéressantes et fantasques, mais toutes se terminaient mal. Et quand il avait annoncé la dernière qu'il avait en tête, il y a à peu près dix ans, sa femme lui avait dit que s'il continuait, elle le quittait. Il avait continué, elle était rentrée chez sa mère, avec leurs deux fils, reprenant son nom de jeune fille, Parizza. Le mariage n'avait jamais été annulé et aucun divorce prononcé, mais c'était tout comme.
Ah ! Pourquoi n'était-il pas rester auprès d'elle ? Elle avait eu raison. Il avait, dans sa dernière entreprise, complètement échoué, et il se retrouvait désormais membre de l'antique compagnie des mendiants de Stalagmanque.
Il lui arrivait de se demander ce qu'étaient devenus ses fils. D'après ce qu'il avait su, le cadet était devenu un cynique désabusé part un père absent, et avait donc choisi tout naturellement d'entrer dans les ordres ; quant à l'aîné, il avait préféré se tourner vers les étoiles et était astronome assistant. Une belle réussite, tout compte fait. S'il avait été présent, sûrement les aurait-il forcés à le suivre dans ses malheureuses entreprises ratées. C'est un bien pour un mal, songea-t-il, un serrement au coeur.
Ce fut à ce moment qu'un groupe de quatre individus se jetèrent sur lui et se mirent en devoir de l'immobiliser. Il n'arrivait pas à distinguer leurs visages, mais il sentait très nettement qu'ils empestaient comme rares empestent les gens à Stalagmanque.
« C'est bon, on le tient !
- Attachez-le !
- Pas si fort, il ne faut pas qu'on nous entende ! »
Fabriccio se débattait comme il le pouvait, et un moment il crut avoir l'avantage. Mais il était submergé par le nombre. Il se demanda si les deux autres mendiants qui dormaient sous le pont à quelques pas de là allaient réagir, mais c'était peu probable. C'étaient de pauvres gens, martyrisés par tous qui n'avaient aucune raison de jouer les héros.
« Lâchez-moi ! cria Fabriccio. Je n'ai rien sur moi ! Et personne ne payera de rançon pour moi, les riches me détestent !
- Oh, on ne veut pas de toi pour ton argent, mon joli, répondit une ombre.
- On veut juste te faire définitivement taire.
- T'empêcher de devenir roi de Stalagmanque.
- Vous êtes à la botte des patriciens ! s'énerva Fabriccio.
- Pas précisément. Nous sommes au service de ceux qui nous payent de manière générale.
- Bien que là, nous agissons de notre propre initiative. Les patriciens n'ont rien à voir avec ça.
- Ils sont trop lâches pour oser agir. Le jour où le Sénat parlera d'une voix, La Rostovie se repentira pour ses crimes !
- Mais pourquoi voulez-vous m'empêcher de redevenir roi ? chercha à comprendre Fabriccio. Vous n'êtes pas au pouvoir, si je comprends bien. Quel est votre intérêt ?
- Si tu redeviens roi, mon mignon, notre situation risque de sérieusement en pâtir.
- Les rois prônent la charité. Et ce n'est pas ce que nous voulons.
- Ce que nous voulons, c'est que l'on paye nos services.
- Nous avons mis des siècles à nous faire une place de choix dans Stalagmanque. Et ce n'est pas un monarque mû par des idéaux chrétiens qui nous enlèvera ça !
- Les marchands, les ouvriers, les soldats, les artistes, les savants, les religieux… Tous sont sûrs d'avoir leur place dans le grand retour de la monarchie de Stalagmanque.
- Mais nous serons toujours laissez pour compte. Seuls les pragmatistes, utilitaristes et matérialistes patriciens ont réussi à comprendre notre véritable valeur.
- Dîtes, c'est vrai qu'il est assez mignon, et ça fait longtemps que je suis abstinent, grinça une voix.
- Violer un roi ? Je suis sûr que tu iras en enfer pour ça.
- Il y a une place toute entière pour Stalagmanque en enfer, déjà. Il faut juste s'y adapter. »
Les voix inquiétaient encore davantage Fabriccio, qui se mit à en craindre pour sa vie et son intégrité. Mû par l'énergie du désespoir, il se débattit encore plus violemment, mais les liens l'entravaient trop. Témoin impotent de son propre destin, il se sentit hissé sur les épaules du plus costaud d'entre eux. Plaqué contre son manteau grossier, il faillit s'évanouir tant la puanteur était atroce.
« Allez, viens, maintenant, mon beau. On va te mettre dans un endroit où personne ne te retrouvera jamais, et où tu auras tout le loisir de prier Dieu qu'il vienne te libérer, s'il considère que Stalagmanque doit réellement redevenir un royaume. »
Et les quatre voix se mirent à grincer de concert, tandis que le prétendant se laissait emporter, incapable de réagir, l'esprit seulement occupé par les pensées de sa femme et de ses deux fils...
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23 octobre 2029
« Ca y est ! J'ai le rapport de l'Inquisition Républicaine ! »
Don Piccoli venait d'entrer dans le Sénat où les patriciens s'occupaient comme ils le pouvaient. Certains lisaient des documents et des missives diplomatiques, d'autre des rapports concernant l'état interne du pays ou la situation géopolitique. Mais la grande majorité étaient et restaient des commerçants, donc ils s'occupaient de leurs affaires en lisant des contrats, des comptes-rendus de réunions, et prévoyant de futures transactions et en faisant leur bilan. Faire tourner une entreprise commerciale n'est pas de tout repos. Au fond, on voyait les trois patriciens récupérés à la Soffitta qui jouaient aux cartes en sifflotant ; on avait vraiment l'impression qu'ils étaient irrécupérables.
Don Cipiglio était penché sur les statuts du Saint-Empire, regardant s'il était possible pour Stalagmanque de l'intégrer sans mettre à mal sa neutralité. Peut-être une demande membre observateur… L'ancien Saint-Empire avait une notion semblable, non ? Les Socci ? Il faudrait qu'il vérifie. Il n'eut pas le temps d'y réfléchir davantage parce que Don Piccoli plaqua sous son nez le rapport inquisitorial. Littéralement : le rapport était tellement sous le nez de Don Cipiglio que même en louchant il n'arrivait rien à lire.
« Le rapport de l'Inquisition ? Je ne me souviens pas qu'on en ait demandé un.
- C'est une de mes initiatives. J'ai voulu savoir depuis combien de temps l'héritier présomptif n'avait plus donné signe de vie à Stalagmanque.
- Pourquoi ?
- Vacance royale, voilà pourquoi ! Si le roi de Stalagmanque est absent de la cité durant plus de dix ans d'affilée, alors il perd son titre ! Le roi n'a pas le droit d'abandonner la cité, ça fait partie des lois fondamentales du royaume.
- Formidable ! Et depuis combien de temps est-il absent ?
- Le 22 de ce mois, ça fera précisément sept ans.
- Ah… c'est dommage. Mais s'il reste absent encore trois ans, nous n'aurons plus à nous soucier de ce Fabbriccio précisément, c'est ça ?
- Tout à fait. Et j'ai aussi pensé à autre chose…
- Qu'est-ce ?
- Ca ne fait pas juste sept ans que ce Fabriccio n'est plus présent à Stalagmanque. Ça fait sept ans qu'il semble avoir disparu de la surface de la Terre. On peut tenter un coup d'importance.
- Qui est ?
- Eh bien, le Sénat fait solennellement appel à son roi absent de revenir sur le trône. Si pendant une durée donnée – je crois que c'est trois mois, mais il faut que je vérifie – il n'a toujours pas fait apparition, on considère que c'est un acte d'abdication.
- Et donc, la couronne reviendrait à son fils aîné ?
- Qui est astronome, donc universitaire, donc exempt de la couronne. Et pour l'instant, on ne connaît pas de parents proches de Fabriccio répondant aux critères pour devenir roi. Le temps de faire des recherches, ça nous laisse le temps de nous préparer.
- Bien… bien bien bien. Nous allons parler de cette annonce solennelle dès la prochaine réunion complète. Il faudra faire des recherches plus poussées sur ce Fabriccio, s'il est de mœurs irréprochables et s'il répond à tous les critères des lois fondamentales. Un divorce, ou un mariage annulé, par exemple…
- Bien sûr, je m'occupe dès que possible.
- Et il faudrait aussi prévoir un petit quelque chose au cas où ce Fabriccio pointe bien le bout de son nez après l'appel solennel.
- Comme ?
- Nous avons toujours des contacts avec la mendicité stalagmantine, non ?
- Oui. Mais elle était favorable au retour du roi, je pense.
- Elle est favorable à qui la paye. Ils sont les yeux et les odeurs de Stalagmanque. On pourrait leur proposer une récompense, de s'occuper du roi si jamais il arrive dans la cité... »
Le visage de Don Piccoli blêmit légèrement.
« Ce n'est pas très moral, ça, non ?
- Plus je m'intéresse à cette affaire, et plus je me rends compte que la Sérénissime elle-même est bâtie sur un fond d'immoralité. Restons juste fidèle à nos traditions, voulez-vous ? »[/justify]
Fabriccio Anatema se reposait sous un pont, non loin du quartier des Bâcles. Il avait bien évidemment du mal à trouver le sommeil : le présomptif héritier de Stalagmanque était au centre d'un tel bouleversement politique qu'il ne savait pas comment réagir.
Il ne s'était jamais senti destiné à devenir roi. Bien entendu, comme beaucoup d'Anatema, on disait de lui qu'il était de descendance royale. Bien entendu, des vieillards lui avaient déjà fait la remarque sur ses dents, sa tache de naissance et son iris doré. Bien entendu, certains s'étaient déjà émerveillés de sa manière de soigner certaines maladies bénignes uniquement par contact. Mais il n'était pas le seul, il avait connu d'autres personnes qui pouvaient répondre à son signalement. Bon, peut-être pas de manière aussi précise que lui, mais ça ne signifiait rien. Et puis, de toutes façons, qui pouvait sérieusement s'imaginer qu'on pouvait réellement retrouver un héritier après plus de 1200 d'attente ? N'importe quelle ligne dynastique est trop polluée pour pouvoir être véritablement certifiée.
Malgré tout, il croyait en sa mission. Il avait toujours été pieux, et même s'il n'était pas certain d'être digne d'être roi de Stalagmanque, il était prêt à endosser la charge. La situation dans le pays était trop catastrophique : les inégalités se creusaient chaque jour, et la classe dirigeante n'avait aucunement l'intention de céder le pouvoir. Les institutions avaient vraiment besoin d'un grand nettoyage, et Fabriccio avait envie de redonner au bas-peuple, aux laissés-pour-compte, aux pauvres et aux parias une chance d'avoir une belle vie, ce que leur refusaient les patriciens et le Doge. Ce Doge moribond, qui était une honte à être à la tête d'une si belle nation.
Il tenait néanmoins à sa tranquillité. Il n'aimait pas avoir sans arrêt une cour autour de lui, et au moindre moment il cherchait à s'évader pour avoir un peu de calme, pour prier, méditer et réfléchir. Il était content de lui ce soir, après avoir réussi à trouver un pont accueillant où seulement une autre paire de mendiants ronflaient bruyamment.
Il eut une pensée pour sa femme. Veronica. Ils s'étaient installés dans la province de San Luca, mais Fabriccio n'avait jamais su rester très longtemps loin de la capitale. Il ne se passait pas dix ans sans qu'il y revienne. Il avait plein d'idées commerciales intéressantes et fantasques, mais toutes se terminaient mal. Et quand il avait annoncé la dernière qu'il avait en tête, il y a à peu près dix ans, sa femme lui avait dit que s'il continuait, elle le quittait. Il avait continué, elle était rentrée chez sa mère, avec leurs deux fils, reprenant son nom de jeune fille, Parizza. Le mariage n'avait jamais été annulé et aucun divorce prononcé, mais c'était tout comme.
Ah ! Pourquoi n'était-il pas rester auprès d'elle ? Elle avait eu raison. Il avait, dans sa dernière entreprise, complètement échoué, et il se retrouvait désormais membre de l'antique compagnie des mendiants de Stalagmanque.
Il lui arrivait de se demander ce qu'étaient devenus ses fils. D'après ce qu'il avait su, le cadet était devenu un cynique désabusé part un père absent, et avait donc choisi tout naturellement d'entrer dans les ordres ; quant à l'aîné, il avait préféré se tourner vers les étoiles et était astronome assistant. Une belle réussite, tout compte fait. S'il avait été présent, sûrement les aurait-il forcés à le suivre dans ses malheureuses entreprises ratées. C'est un bien pour un mal, songea-t-il, un serrement au coeur.
Ce fut à ce moment qu'un groupe de quatre individus se jetèrent sur lui et se mirent en devoir de l'immobiliser. Il n'arrivait pas à distinguer leurs visages, mais il sentait très nettement qu'ils empestaient comme rares empestent les gens à Stalagmanque.
« C'est bon, on le tient !
- Attachez-le !
- Pas si fort, il ne faut pas qu'on nous entende ! »
Fabriccio se débattait comme il le pouvait, et un moment il crut avoir l'avantage. Mais il était submergé par le nombre. Il se demanda si les deux autres mendiants qui dormaient sous le pont à quelques pas de là allaient réagir, mais c'était peu probable. C'étaient de pauvres gens, martyrisés par tous qui n'avaient aucune raison de jouer les héros.
« Lâchez-moi ! cria Fabriccio. Je n'ai rien sur moi ! Et personne ne payera de rançon pour moi, les riches me détestent !
- Oh, on ne veut pas de toi pour ton argent, mon joli, répondit une ombre.
- On veut juste te faire définitivement taire.
- T'empêcher de devenir roi de Stalagmanque.
- Vous êtes à la botte des patriciens ! s'énerva Fabriccio.
- Pas précisément. Nous sommes au service de ceux qui nous payent de manière générale.
- Bien que là, nous agissons de notre propre initiative. Les patriciens n'ont rien à voir avec ça.
- Ils sont trop lâches pour oser agir. Le jour où le Sénat parlera d'une voix, La Rostovie se repentira pour ses crimes !
- Mais pourquoi voulez-vous m'empêcher de redevenir roi ? chercha à comprendre Fabriccio. Vous n'êtes pas au pouvoir, si je comprends bien. Quel est votre intérêt ?
- Si tu redeviens roi, mon mignon, notre situation risque de sérieusement en pâtir.
- Les rois prônent la charité. Et ce n'est pas ce que nous voulons.
- Ce que nous voulons, c'est que l'on paye nos services.
- Nous avons mis des siècles à nous faire une place de choix dans Stalagmanque. Et ce n'est pas un monarque mû par des idéaux chrétiens qui nous enlèvera ça !
- Les marchands, les ouvriers, les soldats, les artistes, les savants, les religieux… Tous sont sûrs d'avoir leur place dans le grand retour de la monarchie de Stalagmanque.
- Mais nous serons toujours laissez pour compte. Seuls les pragmatistes, utilitaristes et matérialistes patriciens ont réussi à comprendre notre véritable valeur.
- Dîtes, c'est vrai qu'il est assez mignon, et ça fait longtemps que je suis abstinent, grinça une voix.
- Violer un roi ? Je suis sûr que tu iras en enfer pour ça.
- Il y a une place toute entière pour Stalagmanque en enfer, déjà. Il faut juste s'y adapter. »
Les voix inquiétaient encore davantage Fabriccio, qui se mit à en craindre pour sa vie et son intégrité. Mû par l'énergie du désespoir, il se débattit encore plus violemment, mais les liens l'entravaient trop. Témoin impotent de son propre destin, il se sentit hissé sur les épaules du plus costaud d'entre eux. Plaqué contre son manteau grossier, il faillit s'évanouir tant la puanteur était atroce.
« Allez, viens, maintenant, mon beau. On va te mettre dans un endroit où personne ne te retrouvera jamais, et où tu auras tout le loisir de prier Dieu qu'il vienne te libérer, s'il considère que Stalagmanque doit réellement redevenir un royaume. »
Et les quatre voix se mirent à grincer de concert, tandis que le prétendant se laissait emporter, incapable de réagir, l'esprit seulement occupé par les pensées de sa femme et de ses deux fils...
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23 octobre 2029
« Ca y est ! J'ai le rapport de l'Inquisition Républicaine ! »
Don Piccoli venait d'entrer dans le Sénat où les patriciens s'occupaient comme ils le pouvaient. Certains lisaient des documents et des missives diplomatiques, d'autre des rapports concernant l'état interne du pays ou la situation géopolitique. Mais la grande majorité étaient et restaient des commerçants, donc ils s'occupaient de leurs affaires en lisant des contrats, des comptes-rendus de réunions, et prévoyant de futures transactions et en faisant leur bilan. Faire tourner une entreprise commerciale n'est pas de tout repos. Au fond, on voyait les trois patriciens récupérés à la Soffitta qui jouaient aux cartes en sifflotant ; on avait vraiment l'impression qu'ils étaient irrécupérables.
Don Cipiglio était penché sur les statuts du Saint-Empire, regardant s'il était possible pour Stalagmanque de l'intégrer sans mettre à mal sa neutralité. Peut-être une demande membre observateur… L'ancien Saint-Empire avait une notion semblable, non ? Les Socci ? Il faudrait qu'il vérifie. Il n'eut pas le temps d'y réfléchir davantage parce que Don Piccoli plaqua sous son nez le rapport inquisitorial. Littéralement : le rapport était tellement sous le nez de Don Cipiglio que même en louchant il n'arrivait rien à lire.
« Le rapport de l'Inquisition ? Je ne me souviens pas qu'on en ait demandé un.
- C'est une de mes initiatives. J'ai voulu savoir depuis combien de temps l'héritier présomptif n'avait plus donné signe de vie à Stalagmanque.
- Pourquoi ?
- Vacance royale, voilà pourquoi ! Si le roi de Stalagmanque est absent de la cité durant plus de dix ans d'affilée, alors il perd son titre ! Le roi n'a pas le droit d'abandonner la cité, ça fait partie des lois fondamentales du royaume.
- Formidable ! Et depuis combien de temps est-il absent ?
- Le 22 de ce mois, ça fera précisément sept ans.
- Ah… c'est dommage. Mais s'il reste absent encore trois ans, nous n'aurons plus à nous soucier de ce Fabbriccio précisément, c'est ça ?
- Tout à fait. Et j'ai aussi pensé à autre chose…
- Qu'est-ce ?
- Ca ne fait pas juste sept ans que ce Fabriccio n'est plus présent à Stalagmanque. Ça fait sept ans qu'il semble avoir disparu de la surface de la Terre. On peut tenter un coup d'importance.
- Qui est ?
- Eh bien, le Sénat fait solennellement appel à son roi absent de revenir sur le trône. Si pendant une durée donnée – je crois que c'est trois mois, mais il faut que je vérifie – il n'a toujours pas fait apparition, on considère que c'est un acte d'abdication.
- Et donc, la couronne reviendrait à son fils aîné ?
- Qui est astronome, donc universitaire, donc exempt de la couronne. Et pour l'instant, on ne connaît pas de parents proches de Fabriccio répondant aux critères pour devenir roi. Le temps de faire des recherches, ça nous laisse le temps de nous préparer.
- Bien… bien bien bien. Nous allons parler de cette annonce solennelle dès la prochaine réunion complète. Il faudra faire des recherches plus poussées sur ce Fabriccio, s'il est de mœurs irréprochables et s'il répond à tous les critères des lois fondamentales. Un divorce, ou un mariage annulé, par exemple…
- Bien sûr, je m'occupe dès que possible.
- Et il faudrait aussi prévoir un petit quelque chose au cas où ce Fabriccio pointe bien le bout de son nez après l'appel solennel.
- Comme ?
- Nous avons toujours des contacts avec la mendicité stalagmantine, non ?
- Oui. Mais elle était favorable au retour du roi, je pense.
- Elle est favorable à qui la paye. Ils sont les yeux et les odeurs de Stalagmanque. On pourrait leur proposer une récompense, de s'occuper du roi si jamais il arrive dans la cité... »
Le visage de Don Piccoli blêmit légèrement.
« Ce n'est pas très moral, ça, non ?
- Plus je m'intéresse à cette affaire, et plus je me rends compte que la Sérénissime elle-même est bâtie sur un fond d'immoralité. Restons juste fidèle à nos traditions, voulez-vous ? »[/justify]