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Amenecer en Epsom - Dawn in Epsom - Crépuscule à Epsom
Merci à Ramiro pour l'idée, les idées et les conseils</center>
Juan jetait ses derniers cartons sur le sol de son salon. De lourdes cernes laissaient deviner les dix heures d'avion qu'il eut à subir d'Hispalis à Epsom, ville universitaire des Adélaïdes, centrée autour de la prestigieuse Université d'Epsom qui faisait la fierté de l'éducation de l'archipel. Alors qu'il organisait vaguement les monceaux d'objets qu'il avait apporté avec lui, le propriétaire de la maison - un vieil Adélaïdien bedonnant, mal rasé mais fort sympathique - lui faisait faire le tour du propriétaire.
- Ici, la chambre. La salle de bains est adjacente. Les toilettes sont juste là.
Juan regarde le sol des water closets, dubitatif.
- C'est de la moquette ? demande-t-il, comme s'il était en face d'une abomination hygiénique au regard des standards numanciens.
- Oui. Charmant, n'est-ce pas ? Ma femme l'a installée il y a six ans.
Juan remercia le propriétaire qui partit du quartier à bord d'une merveilleuse voiture shawiricoise. Lui resta assis, contemplant le doux soleil des tropiques, une lettre à la main.
[quote]De : University of Epsom, Department of Linguistics and Civilization - 1, University Ave - Epsom, 03, Adélaïdes
À : Juan Méndez Garaicoechea de Garay, Calle de Bravo Murillo, 232, 29155, Hispalis, Numancia
Monsieur,
C'est avec honneur que nous confirmons par la présente que le poste de Professeur de langue et de civilisation hispaniques vous est accordé par l'honorable doyen de l'université.
Ci-joint l'intégralité des documents dont vous aurez besoin pour votre carte de résident, le voyage en avion et votre arrivée à Epsom.[/quote]
Il la relisait à plusieurs reprises un sourire au lèvre. Juan avait postulé pour le poste de professeur dans douze universités, dont dix numanciennes. Mais la concurrence était rude dans son domaine au sein du Royaume canoviste, d'autant que les études supérieures n'y étaient pas réservées à une petite élite. L'université de Stepro, en Shawiricie, l'aurait bien embauché mais en raison de la crise qui frappait le pays depuis plusieurs années, le doyen avait du faire de nombreuses coupes budgétaires. Et les départements les moins productifs, dont celui des civilisations et des langues, en avaient le plus souffert. Finalement, l'université d'Epsom l'avait accepté. La meilleure université de Polynésie, disait-il.
Alors qu'il relevait la tête, un jeune homme d'une vingtaine d'années s'approchait de lui, un plat recouvert de cellophane.
- Je... je n'ai rien commandé, bredouilla Juan qui, s'il savait parler anglais, était encore un peu abasourdi par le décalage horaire.
- Vous n'avez rien commandé ? C'est... c'est ma mère qui me charge de vous le donner. Bienvenue dans le quartier.
Juan le reluqua quelques instants puis se saisit du plat, remerciant chaleureusement le jeune homme aux cheveux blonds. Dans l'heure qui suivit, une dizaine de personnes vinrent voir le nouveau du quartier : "I heard he was a Numancian", se disaient les commères sexagénaires au téléphone. Et rapidement, le réfrigérateur de Juan se remplit de plats offerts par les voisins.
Alors qu'il se posait dans son canapé, cherchant à allumer la télévision, un homme d'une forte carrure entra sans prévenir dans la maison.
- Kia ora !
- Kia what ? Et... qui êtes-vous ?
- Kia ora. Bonjour en moriori. Ah, je vois, vous n'avez pas encore été... acclimaté. Ca va venir. Vous m'offrez une bière ?
- Avec plaisir, mais qui êtes-vous ?
- Moi ? Le gardien du quartier, pourquoi ?
Les yeux de Juan se fixèrent sur la ceinture de l'homme en face de lui.
- Vous êtes armé ?!
- Eh bien... je suis le gardien du quartier, répondit ce dernier, comme avouant l'évidence.
- En quoi cela consiste-t-il ? Il n'y a pas d'officiers, ici ?
- Officiers ?, questionna le gardien.
- Officiers de police.
- Ah, officiers de police. Vous voulez dire rangers. Ce sont les policiers d'ici. Et si, il y en a à chaque coin de rue. Mais mon petit, c'est un droit fondamental que de défendre son quartier, armé qui plus est. Venez avec moi un soir, si ça vous tente.
- Je... j'y réfléchirai. Vous entrez souvent dans les maisons des gens sans... frapper ?
Le gardien fit les yeux ronds.
- Eh bien... oui. Je suis l'gardien.
- Écoutez, sir, je vous remercie pour la visite. J'imagine aisément que vous vouliez faire connaissance. J'en serais ravi, mais une autre fois, je viens de subir dix heures de vol. J'ai réellement besoin de repos. Si cela ne vous ennuie pas, nous reprendrons cette conversation une autre fois, all right ?
- Pai !
- Pai ?
- Ok en moriori. Bon sang, achetez-vous un dictionnaire, vous allez être perdu.
Juan s'enfonça dans son canapé. La télévision ne fonctionnait pas, l'abonnement avait dû être résilié. Se laissant glisser dans un sommeil réparateur, il songea aux lumières des palais d'Hispalis, au doux ronronnement de la circulation sur la Gran Vía et aux cris des vendeurs de billets de loterie en bas de son ancien appartement.
Le vol fut long. Il avait quitté l'aéroport Quique de Valdepeñas d'Hispalis pour rejoindre l'aéroport Lisa Rutheford de Port Louis, où il put profiter d'une escale de huit heures. Assez pour parcourir la ville : ses buildings, ses parcs, ses plages, ses magasins, ses artères, sa vie. Fermer les yeux à Port Louis, c'est se détacher du monde : l'humidité et la chaleur nous trompent et nous font croire sur une île déserte. Mais à l'ouverture des paupières, c'est une Hellington en miniature que l'on a en face des yeux. Les 4x4, les berlines, les taxis jaunes, les hommes en costume parcourant les trottoirs. Il était trois heures de l'après-midi et après quelques minutes passées sur Queen Street, la rue principale de Port Louis, il fut frappé par un détail. Tout le monde mangeait. À n'importe quelle heure. Et n'importe quoi. Des hot-dogs, des burgers, des frites, des fish'n'chips, absolument tout le monde, du petit au grand, avait quelque chose à la bouche. Comme si, sur cet archipel isolé, loin de tout pair anglo-saxon, les Adélaïdiens avaient tout dû faire dans l'excès et dans la copie du Pelabssa. Il songea néanmoins que les Numanciens aimaient aussi manger à toute heure - depuis les amateurs de tapas jusqu'aux fins gourmets des restaurants gastronomiques. Pas le même genre de nourriture, en somme...
Puis, à mesure que l'on marche dans les rues de Port Louis, le visage des Adélaïdes se dévoile. Les armureries à chaque coin de rue, les policiers à chaque croisement, les hordes de queers et de bedonnants pères de famille, des immigrés raksasans, des Moriori, des blancs, le bourdonnement incessant des voitures et la musique s'échappant de chaque magasin. À Port Louis, à l'inverse d'Hispalis, le gouvernement local n'imposait aucun plan d'urbanisme. La ville s'était développée de manière totalement anarchique : un building flambant neuf côtoyait un immeuble délabré, un sex-shop se collait au flanc d'un poste de police. Les grands boulevards d'Hispalis, depuis la Gran Vía jusqu'à la rue d'Alcalá, lui manquaient, mais la sensation d'avoir quelque chose à découvrir ici l'excitait.
Amenecer en Epsom
-
Orès
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Une heure du matin. Impossible de trouver le sommeil. Juan, déboussolé par le décalage horaire, erre dans sa maison, réfléchissant à sa première journée à l'université qui approche. Il affrontera bientôt les hordes d'élèves adélaïdiens, l'accent caractéristique de l'archipel, les transports en commun de la ville qui semblent totalement incompréhensibles.
Jetant une veste sur son épaule, il décide de sortir, voir à quoi ressemble Epsom la nuit. Il croise l'inénarrable gardien quinquagénaire du quartier patrouillant en vélo. Ne dort-il donc jamais ? De temps en temps, il croise, à certains carrefours, un groupe de dix à quinze jeunes enchaînant les bières. Il repense alors au botellón numancien, qui voit se réunir chaque soir ou presque de jeunes gens dans des lieux définis des villes et des campagnes du Numancia, pour discuter et un boire un peu trop... Une manière de décompresser, sans nul doute, étant donné les exigences du système scolaire et les espoirs souvent démesurés que placent leurs parents sur leurs frêles épaules d'adolescents, dans un pays parfois obsédé par la compétition et la réussite.
Il est étonné par le nombre impressionnant de voitures de police, comme si les rangers de ce pays avaient décidé de se construire un don d'ubiquité. Après dix minutes de marche, Juan s'arrête en face de ce qui semble être un énorme complexe où les voitures continuent d'affluer, même à cette heure si tardive de la nuit. Une rapide analyse de l'enseigne Ben's Berry lui fait souvenir ce qu'il avait lu sur les hypermarchés adélaïdiens : la plupart ne ferment ni la nuit, ni le dimanche, ni les jours fériés. Il avait déjà observé le nombre impressionnant de malls, grands complexes de shopping, pêché mignon des Adélaïdiens. À part certains fast-foods et quelques commerces de proximité, les petites enseignes sont bien moins fréquentes qu'au Numancia hors du centre-ville. Il faut dire par ailleurs que la réglementation sur le commerce est très strict au Numancia : les grandes surfaces y sont peu nombreuses car les autorisations sont rares ; les commerces doivent obligatoirement fermer à 21h30 au plus tard et doivent scrupuleusement respecter le repos dominical et les jours fériés, exception faite de certaines enseignes, comme les pharmacies de garde.
Juan plonge ses mains dans ses poches, vérifiant s'il a de l'argent, puis hésite quelques secondes. L'idée d'aller faire ses courses à cette heure-là paraît absurde. Mais, incapable de s'endormir et devant bien occuper son temps, il se lance à l'assaut de l'immense magasin.
L'entrée est gardée par deux "vigiles" armés : une femme de soixante-cinq ans en jupe et un jeunot peu effrayant à l'air désabusé. Juan détache son regard des armes des vigiles et pénètre dans le bâtiment. Il tente de penser à autre chose, lui qui n'a jamais vu d'arme de sa vie autrement que lors des reportages de la télévision publique numancienne sur l'armée ou la police. A l'intérieur, L'ambiance est calme et sereine. Quelques tubes adélaïdiens passés à travers des enceintes gardent éveillés les acheteurs. Les caissières, les cernes lourdes et le sourire forcé, continuent leur labeur. Tout est similaires à la journée, mais avec plus de morosité, d'ennui, de lenteur.
Tout naturellement, notre Numancien se dirige vers le rayon "Fruits and vegetables". Étrangement, le rayon est désert. Les prix sont exorbitants. $5,78 le kilogramme de pommes, $6,02 le kilogramme d'oranges, $4,95 le régime de bananes. Des tarifs qui seraient jugés prohibitifs au Numancia, tant les sujets de Sa Majesté Philippe V sont attachés à leurs agrumes et autres fruits exotiques, qui constituent une grande partie de leur alimentation quotidienne et sont d'ailleurs cultivés au Numancia, pour la plupart.
Un vieil homme poussant un chariot s'approche de lui, souriant.
- Alors, jeune homme, vous cherchez quelque chose ?
- Eh bien, je ne suis pas d'ici. Enfin, si, depuis hier. Les prix sont toujours les mêmes pour les fruits ?
Le septuagénaire relève la tête, regardant les prix des fruits.
- Ca ne me semble pas si cher. J'ai connu plus, du moins. Si vous tenez vraiment à acheter des fruits, prenez ceux en sachets. Ils sont moins chers.
Juan sourit au vieil Adélaïdien et se tourne vers un étrange rayon où les fruits sont vendus prédécoupés, congelés et en sachets. Sensiblement moins chers. Il les regarde avec un certain dégoût, puis jette un paquet de quarts de pommes et d'oranges dans son caddie.
La section alimentaire du magasin est le parfait reflet des clichés de l'alimentation adélaïdienne. Les spaghetti en boîtes, lasagnes congelées, pizzas, salades préparées, plats au micro-onde et boissons gazeuses ont la part belle et sont vendus à des prix imbattables en comparaison avec le marché numancien. Les taxes sur ce type de plats préparés, jugés peu recommandables pour la santé publique, sont très importantes au Numancia. Les rayons du monde eux, sont remplis de nourriture asiatique (principalement raksasanne) et hispanique. Juan reconnaît essentiellement des plats d'origine vicaskarane, comme des nachos, des enchiladas et un peu de chili con carne. La nourriture de son pays lui manque soudainement, mais il pousse un soupir de soulagement en constatant qu'un minuscule morceau d'étagère est consacré à quelques produits numanciens ; du jambon serrano, pour l'essentiel, dans un compartiment réfrigéré, mais aussi quelques sachets d'amandes grillées et de graines de tournesol (un vrai délice pour tous les Numanciens, qui en consomment régulièrement). Il décide d'en faire une telle provision qu'il rit de sa propre attitude, songeant qu'il agit un peu comme s'il devait tenir un siège de plusieurs mois.
Le magasin est immense. Tout au bout, Juan croit reconnaître des voitures en vente, et de l'autre côté, un conséquent rayon jardinage et bricolage. Sur presque tous les écriteaux de produits coûteux, le jeune homme découvre qu'il existe de nombreuses facilités de paiement en plusieurs fois (généralement avec intérêts) pour qui possède une carte d'un organisme de crédit ou la carte de fidélité spécifique de la chaîne. Il est d'ailleurs étonné de constater qu'un couple d'apparence modeste est en train de s'endetter sous ses yeux pour acheter une tondeuse à gazon dernier cri. Une telle attitude serait à la fois mal vue et quasi impossible au Numancia, tant la méfiance vis-à-vis de l'argent et de l'usure est généralisée et tant le système de crédit à la consommation est restreint par le cadre légal.
Arrivé en caisse, alors qu'il dépose ses achats sur le tapis roulant et qu'il sort son portefeuille, il constate que tous les Adélaïdiens autour de lui paient par carte bancaire. Quels que semblent être leur niveau de vie, leur origine sociale ou leur appartenance ethnique, ils sont tous munis de ce précieux morceau de plastique orné d'une puce électronique, un moyen de paiement que peu de Numanciens possèdent ou utilisent, même dans une mégapole comme Hispalis. Les Numanciens ont toujours préféré l'argent liquide, particulièrement les billets de banque, et sont d'ailleurs généralement intéressés par la numismatique et l'histoire de la monnaie.
Une fois rentré chez lui, épuisé par son épopée dans ce temple du consumérisme, Juan s'effondre dans son canapé et s'endort.
Le réveil retentit à 8h. Sa journée à l'Université d'Epsom commence à 10h, comme ce sera le cas tous les matins.
Au petit déjeuner, il évite le fameux spaghetti on toast adélaïdien et dévore rapidement quelques tranches de blancs de dinde et avale une bonne gorgée de lait. Il regrette déjà le petit déjeuner traditionnel des Numanciens du Sud et de l'Est : du pain tartiné de pulpe de tomate et arrosé d'huile d'olive, le tout accompagné d'un chocolat chaud. Ceux du Nord-Ouest préfèrent généralement commencer la journée avec un peu de fabada, sorte de bouillie de fèves qui nourrit l'incompréhension et les moqueries des méridionaux.
Direction Pouldham Street où sont situés plus ou moins tous les arrêts de bus de son quartier. Et il ne faut que peu d'observation pour se rendre compte que les lignes de bus d'Epsom sont un capharnaüm. Environ cinq lignes se partagent les parts de marché et en conséquence dix arrêts sont implantés sur la rue. Les bus sont nombreux, mais les lignes sont tellement aléatoires que les bus n'affichent même pas leur numéro de ligne sur leur fronton électrique. À la place, le chauffeur hurle dans un microphone "Bus Westerway, bus Westerway, 3$50 le trajet, passage par Carnaby, Rover, City Hall, Bloud, Sudham, Taranga !" Un vrai contraste avec Hispalis, modèle de toutes les villes numanciennes et exemple de la rigueur dont fait preuve son peuple en la matière : un organisme public qui a le monopole de tous les transports en commun sur l'agglomération (en dehors du train) et dont la régularité et la fiabilité sont totales, bien que les tarifs en soient assez coûteux.
Totalement perdu, Juan questionne un passant.
- Excusez-moi, quel bus passe par l'université ?
- Aucune idée et, si vous voulez mon avis, personne ne pourra vous répondre. Attendez juste qu'un chauffeur dise qu'il passe par University et courez pour monter dedans. Bonne journée !
Une heure du matin. Impossible de trouver le sommeil. Juan, déboussolé par le décalage horaire, erre dans sa maison, réfléchissant à sa première journée à l'université qui approche. Il affrontera bientôt les hordes d'élèves adélaïdiens, l'accent caractéristique de l'archipel, les transports en commun de la ville qui semblent totalement incompréhensibles.
Jetant une veste sur son épaule, il décide de sortir, voir à quoi ressemble Epsom la nuit. Il croise l'inénarrable gardien quinquagénaire du quartier patrouillant en vélo. Ne dort-il donc jamais ? De temps en temps, il croise, à certains carrefours, un groupe de dix à quinze jeunes enchaînant les bières. Il repense alors au botellón numancien, qui voit se réunir chaque soir ou presque de jeunes gens dans des lieux définis des villes et des campagnes du Numancia, pour discuter et un boire un peu trop... Une manière de décompresser, sans nul doute, étant donné les exigences du système scolaire et les espoirs souvent démesurés que placent leurs parents sur leurs frêles épaules d'adolescents, dans un pays parfois obsédé par la compétition et la réussite.
Il est étonné par le nombre impressionnant de voitures de police, comme si les rangers de ce pays avaient décidé de se construire un don d'ubiquité. Après dix minutes de marche, Juan s'arrête en face de ce qui semble être un énorme complexe où les voitures continuent d'affluer, même à cette heure si tardive de la nuit. Une rapide analyse de l'enseigne Ben's Berry lui fait souvenir ce qu'il avait lu sur les hypermarchés adélaïdiens : la plupart ne ferment ni la nuit, ni le dimanche, ni les jours fériés. Il avait déjà observé le nombre impressionnant de malls, grands complexes de shopping, pêché mignon des Adélaïdiens. À part certains fast-foods et quelques commerces de proximité, les petites enseignes sont bien moins fréquentes qu'au Numancia hors du centre-ville. Il faut dire par ailleurs que la réglementation sur le commerce est très strict au Numancia : les grandes surfaces y sont peu nombreuses car les autorisations sont rares ; les commerces doivent obligatoirement fermer à 21h30 au plus tard et doivent scrupuleusement respecter le repos dominical et les jours fériés, exception faite de certaines enseignes, comme les pharmacies de garde.
Juan plonge ses mains dans ses poches, vérifiant s'il a de l'argent, puis hésite quelques secondes. L'idée d'aller faire ses courses à cette heure-là paraît absurde. Mais, incapable de s'endormir et devant bien occuper son temps, il se lance à l'assaut de l'immense magasin.
L'entrée est gardée par deux "vigiles" armés : une femme de soixante-cinq ans en jupe et un jeunot peu effrayant à l'air désabusé. Juan détache son regard des armes des vigiles et pénètre dans le bâtiment. Il tente de penser à autre chose, lui qui n'a jamais vu d'arme de sa vie autrement que lors des reportages de la télévision publique numancienne sur l'armée ou la police. A l'intérieur, L'ambiance est calme et sereine. Quelques tubes adélaïdiens passés à travers des enceintes gardent éveillés les acheteurs. Les caissières, les cernes lourdes et le sourire forcé, continuent leur labeur. Tout est similaires à la journée, mais avec plus de morosité, d'ennui, de lenteur.
Tout naturellement, notre Numancien se dirige vers le rayon "Fruits and vegetables". Étrangement, le rayon est désert. Les prix sont exorbitants. $5,78 le kilogramme de pommes, $6,02 le kilogramme d'oranges, $4,95 le régime de bananes. Des tarifs qui seraient jugés prohibitifs au Numancia, tant les sujets de Sa Majesté Philippe V sont attachés à leurs agrumes et autres fruits exotiques, qui constituent une grande partie de leur alimentation quotidienne et sont d'ailleurs cultivés au Numancia, pour la plupart.
Un vieil homme poussant un chariot s'approche de lui, souriant.
- Alors, jeune homme, vous cherchez quelque chose ?
- Eh bien, je ne suis pas d'ici. Enfin, si, depuis hier. Les prix sont toujours les mêmes pour les fruits ?
Le septuagénaire relève la tête, regardant les prix des fruits.
- Ca ne me semble pas si cher. J'ai connu plus, du moins. Si vous tenez vraiment à acheter des fruits, prenez ceux en sachets. Ils sont moins chers.
Juan sourit au vieil Adélaïdien et se tourne vers un étrange rayon où les fruits sont vendus prédécoupés, congelés et en sachets. Sensiblement moins chers. Il les regarde avec un certain dégoût, puis jette un paquet de quarts de pommes et d'oranges dans son caddie.
La section alimentaire du magasin est le parfait reflet des clichés de l'alimentation adélaïdienne. Les spaghetti en boîtes, lasagnes congelées, pizzas, salades préparées, plats au micro-onde et boissons gazeuses ont la part belle et sont vendus à des prix imbattables en comparaison avec le marché numancien. Les taxes sur ce type de plats préparés, jugés peu recommandables pour la santé publique, sont très importantes au Numancia. Les rayons du monde eux, sont remplis de nourriture asiatique (principalement raksasanne) et hispanique. Juan reconnaît essentiellement des plats d'origine vicaskarane, comme des nachos, des enchiladas et un peu de chili con carne. La nourriture de son pays lui manque soudainement, mais il pousse un soupir de soulagement en constatant qu'un minuscule morceau d'étagère est consacré à quelques produits numanciens ; du jambon serrano, pour l'essentiel, dans un compartiment réfrigéré, mais aussi quelques sachets d'amandes grillées et de graines de tournesol (un vrai délice pour tous les Numanciens, qui en consomment régulièrement). Il décide d'en faire une telle provision qu'il rit de sa propre attitude, songeant qu'il agit un peu comme s'il devait tenir un siège de plusieurs mois.
Le magasin est immense. Tout au bout, Juan croit reconnaître des voitures en vente, et de l'autre côté, un conséquent rayon jardinage et bricolage. Sur presque tous les écriteaux de produits coûteux, le jeune homme découvre qu'il existe de nombreuses facilités de paiement en plusieurs fois (généralement avec intérêts) pour qui possède une carte d'un organisme de crédit ou la carte de fidélité spécifique de la chaîne. Il est d'ailleurs étonné de constater qu'un couple d'apparence modeste est en train de s'endetter sous ses yeux pour acheter une tondeuse à gazon dernier cri. Une telle attitude serait à la fois mal vue et quasi impossible au Numancia, tant la méfiance vis-à-vis de l'argent et de l'usure est généralisée et tant le système de crédit à la consommation est restreint par le cadre légal.
Arrivé en caisse, alors qu'il dépose ses achats sur le tapis roulant et qu'il sort son portefeuille, il constate que tous les Adélaïdiens autour de lui paient par carte bancaire. Quels que semblent être leur niveau de vie, leur origine sociale ou leur appartenance ethnique, ils sont tous munis de ce précieux morceau de plastique orné d'une puce électronique, un moyen de paiement que peu de Numanciens possèdent ou utilisent, même dans une mégapole comme Hispalis. Les Numanciens ont toujours préféré l'argent liquide, particulièrement les billets de banque, et sont d'ailleurs généralement intéressés par la numismatique et l'histoire de la monnaie.
Une fois rentré chez lui, épuisé par son épopée dans ce temple du consumérisme, Juan s'effondre dans son canapé et s'endort.
Le réveil retentit à 8h. Sa journée à l'Université d'Epsom commence à 10h, comme ce sera le cas tous les matins.
Au petit déjeuner, il évite le fameux spaghetti on toast adélaïdien et dévore rapidement quelques tranches de blancs de dinde et avale une bonne gorgée de lait. Il regrette déjà le petit déjeuner traditionnel des Numanciens du Sud et de l'Est : du pain tartiné de pulpe de tomate et arrosé d'huile d'olive, le tout accompagné d'un chocolat chaud. Ceux du Nord-Ouest préfèrent généralement commencer la journée avec un peu de fabada, sorte de bouillie de fèves qui nourrit l'incompréhension et les moqueries des méridionaux.
Direction Pouldham Street où sont situés plus ou moins tous les arrêts de bus de son quartier. Et il ne faut que peu d'observation pour se rendre compte que les lignes de bus d'Epsom sont un capharnaüm. Environ cinq lignes se partagent les parts de marché et en conséquence dix arrêts sont implantés sur la rue. Les bus sont nombreux, mais les lignes sont tellement aléatoires que les bus n'affichent même pas leur numéro de ligne sur leur fronton électrique. À la place, le chauffeur hurle dans un microphone "Bus Westerway, bus Westerway, 3$50 le trajet, passage par Carnaby, Rover, City Hall, Bloud, Sudham, Taranga !" Un vrai contraste avec Hispalis, modèle de toutes les villes numanciennes et exemple de la rigueur dont fait preuve son peuple en la matière : un organisme public qui a le monopole de tous les transports en commun sur l'agglomération (en dehors du train) et dont la régularité et la fiabilité sont totales, bien que les tarifs en soient assez coûteux.
Totalement perdu, Juan questionne un passant.
- Excusez-moi, quel bus passe par l'université ?
- Aucune idée et, si vous voulez mon avis, personne ne pourra vous répondre. Attendez juste qu'un chauffeur dise qu'il passe par University et courez pour monter dedans. Bonne journée !