Opération Poseidonium [RP interne au Ravendel]

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Frederick St-Luys

Message par Frederick St-Luys »

<center>I - Chroniques et voyages au Ravendel
Vus par les yeux ravendeliens


[HRP]Participation possible sur demande.[HRP]

"Du fleuve Andrielos au Cap Ravendel,
De l'onde de la mer simeonique,
Aux cimes vertes des Monts Dlunkel,
Des Faubourgs blancs de Saint-Siméon,
Aux forêts impénétrables du Midi,
Tout n'est que terre du Simeionion.

Dans la porphyre né et dans l'acier élevé,
Face aux tribus barbares révoltées,
Face aux nobles félons soulevés,
L'épée jamais ne faiblissant,
Par le Seigneur Christ soutenu,
Andronikos a magnifiquement vaincu."


Extrait de la Chronique du Simeionion (en vers), XVIème siècle, trad. du grec.


[img]http://i21.servimg.com/u/f21/11/41/46/43/voyage11.png[/img]</center>

28 décembre 2014 - Bleintmasdorp, Gouvernement de Mont-Pèlerin, kilomètre 4.452, route nationale 42

C'était une chaude journée d'été dans la vallée du Fleuve des Cygnes. Un soleil de plomb tombait sur les collines entourant le cours paresseux du fleuve, et, étant donné l'heure, les paysans n'étaient pas encore ressortis attaquer la terre avec leurs outils. Ils ne le feraient qu'en fin d'après-midi, lorsque la chaleur courte mais intense de la journée estivale au Ravendel se sera dissipée. Entre leurs champs parsemés de cultures qui d'un beau jaune, qui d'un vert jeune, qui d'un brun fertile, une route serpentait, récemment refaite et agréablement lisse, contrairement à encore beaucoup de voies au Ravendel. Toutefois, le gouvernement s'échinait depuis quelques années à augmenter l'ampleur des infrastructures de communication, et la route jusqu'au marché de Bleintmasdorp avec le vieux tracteur était de moins en moins longue en raison de la réduction drastique du nombre de nids de poules à éviter.
Au dessus des champs, les collines étaient couvertes de bosquets d'un vert rafraichissant: des résineux, quelques ifs et quelques vieux chênes tordus, qui couronnaient esthétiquement la topographie de la vallée, et indiquaient que l'endroit n'était guère chaud en hiver.

Mais pour l'instant on était en décembre, au coeur de l'état - austral, ça s'entend. Et, à quelques jours de la Saint-Sylvestre, il régnait une activité un petit peu plus importante que la moyenne. Des soldats étaient sortis de la base militaire proche, celle de Faarldberg, et, déposés par un camion sur la route, ils avaient descendu en marchant le kilomètre vers le village de Bleintmasdorp, s'arrêtant au passage à la petite station service-restoroute un brin crasseuse qui occupait un grand terrain avec un parking plein de nid de poules et de d'asphalte mal aplani, à deux pas de la sortie du village.

Zoé s'était installée sur l'une des banquettes du restoroute. Elle avait beau être un brin défoncée, au moins elle était près de la fenêtre, qui laissait tomber une lumière chaude sur les bras nus de la jeune femme, et sur son grand et vieux sac à dos, posé à côté, entre son casque et elle. Cela faisait du bien de profiter du beau temps, d'autant plus que le mois de novembre avait été pourri, avec de grosses pluies agressives - cela avait d'ailleurs irrité l'ambassadeur de l'Aquanox lors de sa visite, qui avait par la suite exprimé son mécontentement que Vanazos, le ministère des affaires étrangères Ravendelien, ait été irrémédiablement enrhumé.
Un sourire se dessina sur les lèvres de Zoé. Elle avait vu quelques images de cette rencontre, dans une télévision d'un bar, et riait toujours en voyant ce guignol. Vanazos avait un je-ne-sais-quoi de guindé et pompeux qui, à ce qu'on racontait, plaisait beaucoup dans son milieu. Elle pensait qu'il aurait plutôt dû faire du one-man-show avec, mais bon...

La voyageuse accueillit avec satisfaction l'assiette que lui apportait une serveuse entre deux âges au tablier modérément propre, et commença lentement à manger sa viande agrémentée de deux pommes de terre cuites à point, tout en regardant autour d'elle.
Car, si elle voyageait, c'était pour ça: pour regarder autour d'elle, et voir ce qui se passait. Elle avait soif d'images, de monde, de personnes, et c'était pour ça que un an auparavant, elle avait acheté cette moto sionvigienne de seconde main, et était partie, seule, à l'aventure. C'était tout ce qui comptait de toute façon?
Et elle avait déjà vu du pays. Partie de la demeure familliale, à Opsikion, sur la côte est, dans le gouvernement de Kyros, elle avait traversé la péninsule jusqu'à Akron, avant de remonter la côte ouest jusqu'à Klevesburg. Ensuite, elle avait traversé les montagnes basses à l'ouest du Fleuve du Cygne. Pour arriver jusqu'à ici, à une petite centaine de kilomètres à l'ouest de Louisville. C'était tout un périple, en solitaire, et la plupart de ses amis lui avaient fait comprendre qu'elle était folle. Mais, un an après, elle y était encore, et avait la tête pleine de souvenirs. Des bons - comme la fois où elle avait retrouvé une connaissance depuis longtemps oubliée, à Akron, ou encore lorsqu'elle a participé à la fête de Noël de l'année précédente dans un monastère des montagnes du Simeionion - comme des moins bons - jamais, jamais elle ne reviendrait à Opestoonskerk, village de l'est d'Ejsel, où tout le monde appartenait à une espèce de secte mormone stupide. Sans parler de la fois, trois mois auparavant, où la pédale de sa moto s'était tordue, et où elle avait du la pousser sur dix kilomètres jusqu'à arriver à la station-service le plus proche -, mais assurément, il y avait de quoi. De temps en temps, elle tenait un journal, mais de façon irrégulière. Elle supposait qu'elle n'était pas littéraire, malgré les efforts de ses parents pour qu'elle lise, joue de la musique, et toutes ces conneries.

Elle posa la fourchette dans l'assiette vide, qu'elle poussa en avant, et commença à siroter son verre d'eau, tranquillement, en regardant le parking sous le soleil du début d'après-midi. Il y avait pas mal de véhicules - plus que d'habitude elle supposait. Deux jeeps militaires, rangées dans un coin, à côté d'un vieux camions déglingué d'un paysan local probablement, qui prend un morceau avant de retourner chez lui. Peut-être l'homme avec la chemise à carreau rouge passé et le chapeau à larges bords, un peu sale aux extrémités, qui avait commandé une entrecôte au comptoir, tout en descendant bière sur bière. Une demi-douzaine de voitures à divers stades d'avancement dans l'âge était garée le long de la bordure séparant le parking de la grand-route - probablement celles des habitués qui discutaient avec le patron, un peu plus loin sur le comptoir. Sur le troisième côté du parking, deux camions un peu plus récents étaient garés, l'un ("Universal Export - Akron") depuis un bout de temps, l'autre (PeRa Corp.) venait juste d'arriver. Son chauffeur, homme à la bedaine proéminente vêtu d'un T-Shirt beige, était occupé à vérifier la tension de ses pneus.
Enfin, sous le porche en zinc de la station étaient garées deux motos; la sienne, légère et sportive, en gris passé, ainsi qu'une autre, une pelabsienne Darley Havidson, deux fois plus grosse et flanquée de grosses sacoches attachées à ses côtés, qui venait aussi d'arriver dans un grondement digne d'un petit orage. L'homme qui en descendait portait une veste en cuir tellement grande et épaisse qu'elle aurait pu servir de couverture à Zoé, qui n'était pourtant pas petite.
Elle avait vingt-trois ans, et était un peu plus grande que la moyenne. Ses cheveux noirs mi-longs retombaient sur ses épaules en désordre, et elle avait des yeux bleu sombre qui tranchaient avec un peau bronzée par les mois passés sur les routes. Elle portait une veste légère ocre sur un débardeur gris, et avait un jeans vétéran, en plus de la veste en matière synthétique qu'elle mettait en route. Tout cela la rendait pratiquement invisible, et elle appréciait le calme et la tranquillité de l'anonymat. Cela permettait de regarder et d'écouter au mieux.

Actuellement, avec son regard perdu par dessus le parking dans le ciel azur, elle écoutait les gens de la banquette et de la table derrière elle, malgré le bruit mou du ventilateur antique du plafond.
C'étaient des soldats, venus de la base proche de Faarldberg.

-...que l'autre jour le vieux est devenu du QG. Il n'avait pas l'air content, ça non, terminait un des militaires, juste avant un brin de succion indiquant l'ingestion d'un des aliments proposés par la délicieuse cuisinière du restoroute.
-Tu parles mec, répliqua une deuxième voix, il était furax, vu qu'on n'aura pas le nouveau matos avant le mois prochain. On dirait que les types de Trygersberg vont comme d'hab' avoir les jouets avant nous. Tu te souviens lorsqu'ils ont livré les lances-roquettes pelabsiens, y a un an et demi? Ben là c'était pareil, ça faisait deux ans qu'à Trygersberg ils étaient fournis. C'est toujours les mêmes qui sont privilégiés..
-Bof, commença une troisième voix, un peu plus grave et lente, c'est bonnet blanc et blanc bonnet, nous on a bien eu droit au nouveau camp d'entrainement. Vous avez vu le chantier? Ça va être un machin magnifique ce truc. On va avoir une vraie p'tite ville ici, juste près de la base.

Il y eut une série de bruits d'assentiments, ainsi que de claquements de couverts.
Zoé avait entendu parler du grand projet du gouvernement pour l'armée. D'après ce qu'on disait, l'armée serait très influente parmi les élites du RPR actuellement au pouvoir - après tout, Saint-Luys était selon les ouï-dire ami personnel de l'ancien chef d'Etat-major interarmées, aujourd'hui devenu inspecteur générale des armées, le général Gregor Florenz MacRey. Il en avait résulté la publication d'une "Feuille de Route Armée - 2020" qui fixait pour objectif au gouvernement de faire de l'armée du Ravendel une force innovante et motrice sous six ans, et de réformer de fond en comble la vieille armée qui datait dans de nombreuses structure des Dispositions légales 14 du général Zakelion, qu'il avait imposé à la chambre à la fin des années 40.
Il fallait dire que institution était à prendre au sérieux. Au Ravendel, le métier des armes était une vocation, c'était une tradition. De nombreux régiments remontaient au XVIIIème siècle, voire avant au Simeionion, la région natale de la jeune femme. Et en politique on prenait très au sérieux l'avis des militaires, ainsi que, tout bêtement, la part de l'électorat qui était de près ou de loin liée.

-Dites, vous avez entendu parler de l'exercice Bleu? Fit de nouveau la deuxième voix.
-Ce truc à la frontière du Laran? demande une nouvelle, féminine, ouais, une histoire de wargame à ce que je sache.

Il y eut un "hum" perplexe.

-Je suis sûr que pour changer on sera les défenseurs. C'est toujours comme ça. On dirait qu'ils sont pas foutus de nous laisser montrer ce qu'on sait faire en tant qu'agresseurs une fois!
-Ouais, répondis le premier, c'est vrai que pendant le dernier, on s'est fait démolir, et vilainement. Si seulement LaHira n'avait pas perdu les nerfs, on aurait tenu le bunker sans problème...

Zoé supposait qu'au moins un des soldats s'était fendu d'un haussement d'épaules à ce moment.

-On verra bien, on verra bien. Quand on aura le nouveau matos et quelques nouvelles recrues dans l'nouveau truc, on leur montrera.

La discussion se poursuivit encore, sur plusieurs thèmes: les nouvelles armes, les toilettes de la base, le femme du Vieux, la guerre en cours au sud de l'Aquanox, les femmes, les ragots de la base et bien entendu... le temps. Il faisait beau.
Après dix autres minutes, Zoé se leva, laissant un billet de vingt Kahler sur la table, prit sur sur une bretelle le vieux sac, son blouson et son casque, et sortit. Dès le premier pas à l'extérieur, la chaleur lourde montant de l'asphalte l'accable immédiatement. Elle enfila le blouson épais sans le fermer, et plaça le casque sur sa tête, tout en laissant sa visière ouverte.
Sa prochaine étape serait le parc naturel de l'Ager Sanguinis, dans l'est de la province, puis elle passerait de nouveau sur la côte, en pays simeonien, terre de ses ancêtres.
Frederick St-Luys

Message par Frederick St-Luys »

<center>[img]http://i21.servimg.com/u/f21/11/41/46/43/agersa10.png[/img]

"Oyez seigneurs et sages homes,
Car voici le dit de l'ost de Heraclonas,
Noble despote du Simeionion,
Souverain et home lige de li emperer,
Poer mout les terres du Zaniane à découvrir,
Adonc cy, par l'épée il les conquist."


Extrait de la Chronique du Simeionion (en vers), XVIème siècle, trad. du grec.


[img]http://img52.imageshack.us/img52/3357/voyage12.png[/img]</center>

5 janvier 2015 - Par Naturel de l'Ager Sanguinis, Gouvernement de Mont-Pèlerin, kilomètre 4.508, route nationale 48


Au milieu d'une forêt multiséculaire, il y avait une plaine vide. Herbeuse, vide, avec un petit dénivelé du nord vers le sud. Depuis l'orée ombragée des bois agréables, on voyait l'herbe, qui montait à hauteur de cheville à peine, bouger doucement au vent. Quelques touristes se promenaient là, prenant une photo, ou alors observant les panneaux autour de l'unique monument du lieu, une colonne installée au sommet de la dénivellation, au dessus de laquelle était placée une statue.
Zoé s'avança sur la pente herbeuse, et commença lentement à grimper, savourant la chaleur de ce jour d'été. Il paraissait qu'aux Etats-Unis il y avait des tempêtes glacées actuellement. Pour une fois que ça n'était pas au Ravendel!
L'année précédente, elle avait été prise fin juin dans une tempête de neige, dans les collines à l'est d'Akron, et elle avait bien crû y rester, vu comme le blizzard l'avait prise au dépourvu. Heureusement qu'un tunnel avait pu servir d'abri providentiel.
Mais ça n'était pas le problème aujourd'hui. C'était une magnifique journée de l'été austral, et elle en profitait pour se promener dans le parc naturel de l'Ager Sanguinis. C'était un petit parc naturel, en fait une grande forêt tempérée centrée sur ce champ, qui a été forêt d'Etat depuis le XVème siècle, ce qui explique son état de conservation excellent.
La raison pour cela était la présence d'un champ de bataille vital à l'histoire du Ravendel. Pour le rejoindre, elle avait marché un petit kilomètre depuis le parking, situé au milieu des arbres, sur un sentier balisé, jusqu'à ici.
A mi-chemin de la pente, elle s'installa dans l'herbe chaude, posant son sac et son casque à côté d'elle. Elle s'allongea ensuite, écoutant les insectes et les oiseaux, n'entendant presque pas les quelques voix lointaines de visiteurs.
Depuis Bleitmansdorp, elle avait fait quelques étapes, et se sentait de bonne humeur. Les cheveux sombres étalés en couronne autour de sa tête, elle songeait, et laissait aller ses pensées.



14 février 1468

C'était sous un temps identiquement radieux que, des siècles auparavant, l'armée Simeionienne prit position sur la colline surplombant l'Ager Sanguinis, le Champ du Sang.
Les flans étaient occupés par plusieurs régiments de soldats d'infanterie: piquiers à cuirasse, arbalétriers, quelques archers, et, sur le flan gauche, une troupe d'arquebusiers. Les officiers, en tunique grise et bleue, hurlaient les ordres aux troupes, qui formaient des carrés denses et frileux, évitant de s'écarter les uns des autres.
Plusieurs centaines de cavaliers bardés d'acier composaient le groupe central, entourant le despote Heraclonas Lakaperos, dont la bannière à la croix grecque bleue flottait vivement au vent, entourée de dizaines d'autres. L'homme lui-même était descendu de cheval, et, entouré de son état-major, s'était avancé, jaugeant l'horizon.
Il était noir. L'Ager Sanguinis était occupé une immense horde, agitant sagaies et lances dans un grand désordre. Déjà importante la veille, il semblait qu'elle s'était vue augmentée de plusieurs milliers de Zaniatoi, les indigènes, arrivés par la forêt. La peur s'était emparé de certains parmi la piétaille siméionienne, aussi bien que possible réprimée, même si cela semblait à priori difficile: face à plus de 13.000 zaniatoi, l'armée du despotat avec ses 3.000 soldats semblait très petite et en mauvaise posture sur la colline, d'autant plus qu'un grand train de vivre et d'artillerie avait été amené.
Durant tout le printemps et l'été, Heraclonas Lakaperos était parti pacifier les tribus de l'ouest, qui, par leurs attaques et pillages réguliers des terres agricoles semeioniennes, sans parler de leurs immondes pratiques païennes, s'étaient attirés l'ire légitime des chrétiens. Emmenant avec lui l'armée et des ingénieurs, ainsi que ses canons, Lakaperos avait entrepris de mettre les tribus à genoux. Elles ont fui, abandonnant leurs forêts et leurs petites cultures, se dirigeant vers l'ouest, refusant de reconnaitre leur responsabilité. Il les avait poursuivi, et avait assiégé le village fortifié de Malokor'o, que les simeioniens appellent Malokion. Face à la palissade dans laquelle des milliers de Zaniatoi s'étaient réfugiés, il a fait mettre en batterie ses canons, et a fait construire dix trébuchets. Dotés de feu grégeois et d'énormes rochers, ces catapultes géantes soumettent à un bombardement intense l'enceinte surpeuplée, et y causent une terreur indescriptible pendant plus d'une semaine, avant l'assaut, qui voit la liquidation finale de tout les occupants.
A présent, le plus gros des canons de l'armée du Simeionion, le Pyrokrator, pièce de quatre mètres de long dont le bronze était gravé de motifs religieux et de symboles. Il était pointé sur la horde adverse, afin de lui faire goûter au feu le moment venu.

Le visage dur et fermé de Heraclonas Lakaperos était fixé sur les zaniatoi. Il n'y voyait que la ferme détermination à détruire les autres. Parmi son entourage, nombre trouvaient que la vertu guerrière de Heraclonas passait trop souvent du simple courage à la cruauté et à la terreur, comme lors sa prise de la ville de Caloria, soulevée par un prétendant au trône du despotat, où tout les soldats adverses avaient étés décapités.
Cette fois-ci, il n'avait pas dormi de la nuit. Il avait étudié les cartes, et était allé d'unité en unité, haranguant les troupes, les faisant bénir par le métropolite, qui avait été emmené à la campagne par la simple peur des conséquences d'un refus.
L'homme serra brusquement ses mains gantées, et donna un ordre bref à ses artilleurs. Puis, il monta à cheval.
Les trompettes retentirent, et un projetile enflammé s'envola, répandant du feu grégeois en une meurtrière parabole.


5 janvier 2015

A l'endroit même où les arkebusoi simeioniens avaient organisé la charge finale contre les groupes de zaniatoi en fuite, Zoé, lointaine descendante des premiers, était installée dans l'herbe, profitant du soleil, allongée sur un sol gorgé de sang.
L'Ager Sanguinis est la naissance du Simeionion et du Ravendel, dans le sang et la peur. Le cruel Heraclonas Lakaperos avait fait massacrer des milliers de zaniatoi. En fait, seule une infime fraction des 13.000 avait survécu. La bataille du Champ du Sang portait bien son nom, mais la plupart des historiens contemporains l'ont illustrée comme nécessaire. Des décennies après encore, les populations indigènes étaient terrifiées par le seul nom de Lakaperos - mais aucun des descendants de Heraclonas n'avait commis de pareils massacres, qui s'étaient terminés par son renversement par Jean Lakaperos, son cousin, qui lui coupa le nez, l'aveugla, et l'envoya sur l'une des îles australes, dans un monastère.

Après un temps indéterminé, la jeune femme releva le nez, et observa les environs. Surprise, elle vit plusieurs dizaines de soldats, au bas de la colline, autour d'un mât qu'elle n'avait pas remarqué jusqu'ici.
Il s'agissait bien d'un lever des couleurs nationales. La drapeau du Ravendel, avec l'hymne dont quelques notes arrivaient jusqu'à elle, et, en dessous, le drapeau du Simeionion, le même qu'en 1468. Les soldats portaient un uniforme distinctif d'une des tagmatas, les anciennes divisions simeioniennes. Apparemment, le lieu, quoique parc et monument national, était encore lieu de tradition militaire.

Restée quelques minutes à observer les soldats, elle finit par se lever, et rassembla ses affaires, avant de remonter lentement la côte jusqu'au sommet, à l'endroit où le pylône marquait la position de Heraclonas et des kataphraktoi au début de la bataille. Il n'y avait plus qu'un couple de touristes kaiyuanais, qui lancèrent un drôle de regard à Zoé - elle les ignora -, avant de s'écarter.
La colonne s'élevait au milieu de l'herbe, gravée de signes denses, jusqu'à cinq mètres de haut, et était surmontée d'une statue en taille humaine du despote, l'épée dégainée et la lame posée sur la main gauche, les yeux observant la plaine.
La voyageuse se tourna, et suivit son regard, vers l'ouest. Depuis le sommet de l'éminence, on voyait la zone dégagée, puis la forêt, et, au loin, les terres agricoles, vertes et jaunes. Elle respira profondément l'air pur apporté par le vent, et, après quelques minutes, tourna les talons pour quitter l'éminence.
Alors, une voix s'écria:

-Zoé, c'est toi!?

Elle se tourna, étonnée.
Une silhouette tout en blondeur l'enlaça, et bientôt il s'avéra qu'une ancienne amie, Ricarda Lajera, avec son compagnons, étaient également venus admirer le parc naturel. S'ensuivit une discussion de près d'une heure sur le chemin du retour, qui se conclut par la promesse de bientôt passer chez eux, à Louisville, à quelques dizaines de kilomètres de là.
Lorsqu'elle fut laissée par Ricarda, après une conversation largement dominée par cette dernière - elle avait toujours été très active -, Zoé souffla. C'était presque fatiguant.
Elle allait s'en aller, car il était bientôt midi. Peut-être pour se rendre à cette auberge vue sur le chemin...?
Frederick St-Luys

Message par Frederick St-Luys »

Bielventsdorp, 25km au N-N-O de Fort-Trygersberg (Gouvernement de Donlodia), 3h08 du matin


Le général Evangelos Bryennos poussa sans ménagement les portes battantes, parcouru à grandes enjambées la longueur du couloir, entrainant quelques gardes à vous, puis s’engouffra dans l’ascenseur du fond, suivi par son ordonnance et par le colonel Valentine Gotlieb. Les portes se fermèrent vivement et la cabine s’enfonça dans le sol à toute vitesse. C’était du matériel moderne; toute la base avait été retapée trois ans auparavant. Il fallait dire que les vieux bunkers des années 60 avaient fait leur temps, et que ce dernier était assurément plus digne d’une armée moderne comme celle du Ravendel se proposait de le devenir, d’autant plus lorsqu’il s’agissait d’une région aussi vitale que le tripoint à l’extrême nord du pays.
Bryennos avait été réveillé vivement par son aide de camp; c’était le colonel Gotlieb qui venait d’arriver du PC, où elle était chargée de la veille nocturne, avec une mauvaise nouvelle.
Euphémisme.
Ils n’avaient beau n’être en guerre avec personne il maintenaient malgré tout une surveillance efficace de la frontière. Le Ravendel était un pays modérément riche selon les standards internationaux, mais à l’échelle du Zanyane, il l’était considérablement, et cela attisait les convoitises de ses voisins. L’argent du pétrole de ceux-ci pouvait servir à de sombres desseins. De même, d’importantes vagues d’immigrés pourraient causer des troubles. Il fallait donc garder les frontières sous contrôle, et c’était l’armée qui s’en chargeait, appuyée sur la ceinture de bunkers courant tout au long de la frontière, dont les plus anciens remontaient aux années 40. C’étaient des installations qui visaient à garantir la neutralité du pays durant les difficiles années de guerre puis de guerre froide, rôle qu’elles avaient bien rempli, même si désormais il fallait les moderniser. Toutefois le PC de Bielventsdorp, qui servait à Bryennos en tant que responsable de la division 5 de la frontière, faisait partie de ceux ayant bénéficié de la modernisation.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, et ils pénétrèrent dans le centre névralgique de cette section de la frontière: une vaste pièce à l’atmosphère de ruche, éclairée en jaune-orange, sur laquelle ils débouchaient par une mezzanine, puis arrivaient au niveau du reste en descendant une volée de marches. Il y avait là des ordinateurs et des postes de coordinations, des machines étranges, de opérateurs presque cachés par leurs casques d’écoute, murmurant quelques informations à leurs voisins. Les officiers et hommes sur le passage du général saluèrent - à la ranvedelienne, avec uniquement le pouce, l’index et le majeur -, jusqu’à ce qu’il fut arrivé au carré central, un peu comme dans un sous-marin. Il y avait une grande table sur laquelle était clouée et mise sous une fine plaque de plexiglas une carte détaillée de la région, tandis qu’une grande quantité de paperasse et d’autres choses trainaient sur les bords. Des projecteurs, installés au dessus, sous le mur, affichaient diverses vues de la frontière sur de grands panneaux; sur l’un d’eux, on entrevoyait une partie du visage d’un militaire.
L’homme que Gotlieb avait laissé en charge du PC quitta le poste informatique où il était occupé à observer quelque chose par-dessus l’épaule d’un opérateur pour aller vers Bryennos:

-Mon général! Nous avons une urgence. Est-ce que le colonel vous a…?

Il ne termina pas sa phrase, comme Gotlieb repris:

-Je ne suis pas allée dans les détails. De nouveaux développements?
-Oui, il y a également eut une incursion au poste de Precrestaal, et on signale des inconnus jusqu’à cinq kilomètres à l’intérieur du territoire, jusqu’au croisement de la route de Fort-Trigersberg et de celle de Bielventsdorp.

Le général grogna. Sa seconde l’avait averti d’une urgence: des hommes armés avaient forcé le poste-frontière de Plastiaar, à la frontière entre le Ravendel et le Cecopia, et s’étaient ensuite égayés dans la ville, pillant les commerces et tirant à tord et à travers. C’était naturellement intolérable, aussi Gotlieb avait-elle immédiatement dépêché sur place deux cent hommes afin de procéder à une première évaluation, et, si possible, éliminer la menace. Puis, lui avait-elle expliqué, elle était allée en première vitesse réveiller Bryennos.
Ce dernier posa les bras sur la grande table, encore un peu fatigué.

-Est-ce que le QG est averti?

Un homme à un post informatique derrière lui lança:

-Ça a été fait il y a deux minutes, mon général. Ils vont aller réveiller le commandant du district.
-Rappelez-les, lieutenant, fit le commandant, et dites-leur de nous envoyer du soutien aérien. Je veux savoir qui, combien, quoi et où!
-A vos ordres, mon général.
-A-t-on des rapports précis de Plastiaar?

Gotlieb fit « non » de la tête.

-C’est un militaire à la retraite qui nous a appelé et nous a signalé ça. J’ai essayer de contacter la police et les pompiers de Plastiaar, mais personne ne répond.

Le regard du général Evangelos Bryennos se plongea sur sa carte, et il murmura:

-Bon dieu, mais qu’est-ce que c’est que ces conneries?

Le début… d’une guerre?


Valentine Gotlieb contempla la rue principale de la bourgade frontalière, qui semblait sinistre dans la lueur du jour gris. Il était clair que la ville avait été mise à sac. Des impacts de balles étaient visibles sur les murs, des vitres avaient explosé, et des douilles se trouvaient facilement par terre. La colonel grimaça en voyant les soldats emmener un autre cadavre.
Plus de vingt-cinq morts pour l’instant, et le bilan était provisoire. Cette incursion risible s’était traduite par le sac de la petite ville et d’une usine au croisement de la route de Fort-Trygersberg, et par le vol de plusieurs centaines de mètres de câbles de cuivre dans un entrepôt à Precrestaal.
Tout ces morts pour si peu. Elle était dégoûtée.
Le temps que les forces ravendeliennes arrivent sur place, la majorité des cecopiens s’étaient retirés de l’autre côté de la frontière. Une dizaine de pillards trop lourdement chargés avaient étés capturés, tous armés, sans uniforme. Ils étaient à présent sous bonne garde à Fort-Trygersberg.
Apparemment, les pillards avaient fait feu le poste-frontière avec des armes de guerre, avaient tué les gardes, l’avaient incendié, et s’étaient ensuite répandus dans la ville derrière le poste, pour certains, d’après des témoins à bord de véhicules immatriculés au Cecopia. Le temps de la mettre à sac ils avaient disparu. Un gâchis total.
Son regard se porta dans l’autre direction. Le poste était désormais une petite bâtisse aux vitres brisées et aux murs calcinés, et les barrières avaient étés défoncées. Une foule de cecopiens attendait derrière, certain portant des bagages, d’autres en famille, cherchant apparemment une opportunité pour traverser. Mais un cordon de militaires surveillait attentivement le passage; le pire à craindre de se côté-là serait une petite émeute.
Lentement, la militaire revint sur ses pas, vers le petit centre de commandement installé dans une école. Il y aurait un long rapport à faire pour décrire cette petite mesquinerie.


Le président Saint-Luys posa lourdement le téléphone sur son socle, et se leva de son fauteuil matelassé. Sans acccorder un regard au grand tableau représentant un navire arrivant au port qi trônait derrière son bureau, le chef de l’Etat alla se poster devant la fenêtre de droite, qui laissait tomber une lueur claire dans la pièce, donnant leurs couleurs aux meuble de bois noble. A l’extérieur, au-delà de la petite enceinte du palais, il voyait la ville d’Akron, et, au loin, le tapis couleur acier de l’océan.
Il venait d’avoir un entretien téléphonique houleux avec l’ambassadeur du Cecopia. Selon ce dernier, l’attaque dont la petite ville ravendelienne avait fait l’objet était le fait de « rebelles » et de « brigands », et non celle d’une quelconque force cecopienne.
Il aurait aimé pouvoir dire qu’il s’agissait d’une insulte à son intelligence, mais il savait que cela pouvait aussi bien être faux que vrai. Une attaque pareille pouvait être une provocation destinée à pousser le gardes frontaliers et l’armée ravendelienne à l’erreur et à des actions agressives par la suite. Sans parler naturellement que c’était un possible exutoire à la violence des clans de l’intérieur du Cecopia, qui restaient sinon peu coopératifs face au pouvoir du dictateur de Tollioro - la capitale du pays. Mais il était tout aussi possible qu’il s’agisse réellement d’un raid de rebelles issus de ces mêmes clans, qui auraient récupérés des armes dans un dépôt de « l’armée » cécopienne.
Une belle bande de clochards plutôt, songea le président.
Quoi qu’il en soit, il allait appeler les principaux commandants militaires, et leur demander à chacun séparément de faire preuve de la plus grande prudence. Il allait aussi les convoquer à une réunion stratégique.
Il avait déjà montré que l’armée ravendelienne lui tenait à cœur, et cela depuis le début de sa présidence. Cela n’allait pas changer, et la prochaine fois que des individus armés en provenance du Cecopia tenteraient quoi que ce soit, ce seront des balles qui les accueilleraient.
Frederick St-Luys

Message par Frederick St-Luys »

<center>II - L'Iconostase


Achevées en 1612, les remparts de la deuxième ceinture de Saint-Siméon, plannifiés par Constantin Lakaperos et dites "fortifications constantines", hautes de 25 à 30 mètres en moyenne, constituent le plus grand système de fortifications urbaines du Zanyane, avec une longueur totale de plus de 8,5km (12,5km en ajoutant la première enceinte, dite "Mur d'Heraclonas"), garni de douze tours et doté de huit poternes, dont trois majeures, la Porte Boréale, la Porte d'Heraclonas et la Porte du Caudion.
Les fortifications constantines se présentent sous forme d'une double série de murs, avec un mur légèrement plus élevé en arrière, et un autre, plus bas, séparé par une trouée. En plus de cela, des bastions et des édifices à cornes finissent de faire de l'endroit la place la mieux défendue de la moitié sud du continent jusqu'au milieu du XIXème siècle."


Guide historiques: promenades sur la côte est du Ravendel


[img]http://i21.servimg.com/u/f21/11/41/46/43/voyage14.png[/img]</center>

7 janvier 2016 - Louisville, gouvernement de Mont-Pélerin


Gregor Lusatto pesta et tapa sur son volant. Il était minuit et demi, il avait encore deux livraisons à faire, et cette saleté de porte était fermée, contre tout bon sens. Il retomba en arrière sur le siège de conducteur de son camion. La radio hurlait une musique country assez spéciale que Lusatto appréciait toutefois, et le petit sapin pendant au rétroviseur se balançait en rythme. Il posa en soupirant son sandwich à moitié mangé sur le siège passager, et ouvrit la portière, pour descendre pesament de son véhicule.

Il devait aller livrer cette nuit trois chargements de machines, des produits d'import coûteux, pour équiper deux des nouvelles usines de la région. Il n'en était qu'à la première livraison, et ici, alors que c'était une voie publique qui traversait cette zone industrielle, une sorte de barrière à barreaux bloquait tout accès. Il jura de nouveau, et s'avança vers la porte pour constater qu'un cadenas et une chaîne la fermaient.

-Bordel, marmonna le chauffeur en examinant le cadenas - un modèle solide en acier, qui ne lacherait pas de si tôt -, avant de lancer un regard circulaire.

Le quartier était sinistre. Une vieille route entourée de trottoirs herbeux courait, droite, entre deux rangées de bâtiments industriels assez espacés, certains décrépis, d'autres neufs, juste nés de la politique industrielle ambitieux du gouvernement de Saint-Luys. Des réverbères étaient installés à intervalles réguliers, mais deux des plus proches étaient en panne, et le dernier clignotait légèrement, donnant la désagréable impression de signal morse subluminal.
Outre la musique rugissant dans l'habitacle du camion, le sifflement d'un petit vent frai et les bruits rouillés de rats dans les gouttières meublaient l'atmosphère franchement désagréable de cette zone industrielle de province qui semblait totalement abandonnée le soir venu. C'était l'un de ces lieux du désert urbain, construit et arpenté tout les jours par une population normale, mais qui, durant la nuit, se transformant en un lieu sinistre et désolé. Qui pouvait bien trainer ici à cette heure?

Lusatto grogna une nouvelle fois devant la serrure, et se retourna pour revenir vers son véhicule et partir trouver un autre chemin d'accès, lorsque soudain un cri de soprano déchirant fendit l'air:

-A l'aide! Au secours!

Il se retourna vivement - et maladroitement. De l'autre côté de la grille, un mouvement attira son attention. Une silhouette courait le long de la rue vers le lampadaire clignant sous lequel se trouvait le livreur.

-Aidez-moi! Ils arrivent...

La silhouette se rapprocha, et, comme mû par une subite impulsion, Lusatto se précipita en avant, serrant rageusement les barreaux trop étroits et hauts pour lui permettre de grimper.
C'est alors que claque un unique coup de feu, sec et assourdissant. La silhouette s'écroula à la frange du cercle intermittant de lumière du réverbaire, et deux autres, plus grandes et plus grande et sombres.

Il hurla:

-Hé! mais qu'est-ce que vous foutez! hé!

Le livreur secoua violement la grille, sans se rendre compte à quel point ce qu'il faisait était stupide. Les deux ombres s'immobilisèrent, échangèrent quelques paroles à voix basse, et l'une d'entre elles se dirigea vers lui. L'individu sortit une arme, et son bras se tendit vivement.
Il n'y eut qu'une seule détonation et, touché à travers les barreaux dans la poitrine, Lusatto s'écroulait, ses yeux se fermant définitivement sur un rideau de sang. L'ombre sauta en avant, et entreprit d'ouvrir le cadenas de la porte.


<center>"Lorsque li cuens [comte] fuyant fort lâchement fut pris
par les athanatoi [immortels] qui li poursuivoient
De sa cavale fut mis à bas, et, chargé de pesantes chaînes,
porté devant li despotes. Comme lui choyait devant li Noble,
il dist moult perfidement: "Altesse, où sont les homes qui m'accusent?"
Li despotes, moult courrouciez, dist dans sa grant ire:
"Par toi ma tierre est toute arse et miens occis. Je t'accuse et
te condamne à l'obscurité! Que li lumière du Seigneur ne
t'atteigne plus! Fors ta vie, nul chose te sera épargnée!"
Alors li athanatoi prirent moult fortement li cuens di Leukos, et
Nul n'oï plus ce qui lui advint.


Extrait de la Chronique du Simeionion (en vers), XVIème siècle, trad. du grec, sur la condamnation à l'aveuglement et l'emprisonnement du comte révolté de Leukos</center>


Rouler de nuit avait son charme. C'était profondémment différent des parcours de jour. La nuit, la route lui appartenait proprement, surtout sur les axes secondaires. La caresse régulière des lumières des lampadaires sur son visage, derrière la visière, l'immensité sombre et vide, le rugissement solitaire du moteur de sa bécane, tout créait une impression de liberté et d'infini troublante et parfois trompeuse. Certes, au Ravendel, les contrôles routiers étaient quasi-inexistants, étant donné le faible taux d'équipement en véhicules modernes capables d'excès de vitesse, et Zoé avait entendu parler d'une vraie guerre de certains pays riches contre leurs automobilistes. Mais rien de cela ici. Toutefois, rouler de nuit était dangereux. Elle avait une fois faillit avoir un accident en évitant de près la collision frontale avec un cerf - un accident stupide, qui plus est, dont elle n'avait jamais parlé à quiconque, par honte. Honte peut justifiée, mais honte toutefois.

Elle revenait de cette rencontre avec des amis depuis longtemps perdus de vue, et avec d'autres gens, des types du monde des affaires de la ville, mais elle ne s'était pas vraiment sentie à sa place parmi cette assistance, et s'était sérieusement ennuyée jusqu'à ce que finalement elle trouve un prétexte pour s'éclipser. Ca faisait maintenant une petite demi-heure qu'elle roulait vers le sud-ouest, sans vraiment savoir où. Vu qu'on était à la fin du printemps, elle pourrait dormir à la belle étoile, mais pour l'instant, elle ne se sentait pas l'envie de le faire. De puis, elle allait de petite ville de banlieue en petite ville de banlieue, ce qui n'était pas vraiment le type de cadre qu'elle recherchait pour la nuit.

La jeune femme venait de prendre à droite à un rond-point garni d'un jardin décoratif herbeux et de traverser à grande vitesse une longue rue bordée d'usines sombres, puis de tourner encore à droite, suivant le panneau vers la ville voisine, lorsque, arrivée au bout de la deuxième voie, elle dut s'arrêter, assez intriguée.

Un long portillon fermait la route à partir de là, et les réverbères s'arrêtaient sur un bon kilomètre, inexpliquablement. Une camionnette, ou un petit camion, était à l'arrêt près de ce portillon, en partie éclairée par le dernier des lampadaire, dont la lumière clognotait désagréablement.
Perplexe, elle ralentit, et finalement s'arrêta totalement, enclençant d'un coup de pied le mécanisme sustenteur afin que sa moto tienne. Elle gardait les clés dans le moteur, ne s'encombrant par d'elles dans ses mains gantées. Revelant sa visière, elle s'avança.
La camionnette avait une porte ouverte, et il en sortait un torrent d'affreux musique criarde et désagréable, du country de plus mauvais goût. Mais, surtout le portillon semblait ouvert devant le véhicule. La jeune femme s'avança le long du véhicule, et s'arrêta net en voyant une silhouette affaissée par terre. Un homme, assez gras, allongé sur le ventre par terre. Une petite flaque de sang s'échappait de son corps, et coulait jusqu'au pneu de la camionnette, à quelques centimètres de la botte droite de Zoé.
Un petit cri - un peu comme un "hé" faible - en provenance des ténèbres lui fit vivement tourner la tête. C'est alors qu'elle entr'aperçu un léger éclat du coin de l'oeil, à quelques mètres du cercle de lumière des phares de la camionnette. Le réflexion de la jeune femme fut immédiat; d'une détente fulgurante, elle se jeta en arrière, et, une fraction de seconde plus tard, une détonation retentit.
Alors même qu'une balle sifflait à quelques centimètres de l'endroit où se trouvait sa tête avant, elle atterrit sur l'asphalte aux gravillons épars, et sentit nettement plusieurs d'entre eux déchirer sa veste - quelle idiote, pourquoi ne pas avoir mis du cuir? -, tandis que d'autres crissaient effroyablement contre son casque. Plusieurs pénétrèrent par la visière ouverte avant que le choc ne la referme brutalement.
Zoé se releva immédiatement, sans faire attention à la forte douleur de sa jambe droite, constatant à peine que par un étonnant miracle sa visière n'était pas rayée. Elle se précipita vers sa moto, par un saut l'enfourcha, tourna la clé et mit les gaz.
Le véhicule bondit en avant, et fonça sur la moitié de la rue. Le rythme cardiaque de son pilote commençait à peine à ralentir lorsqu'un nouveau coup de feu éclate, et que son pneu avant n'explose. la moto fut lourdement destabilisée, et c'est tout juste si elle parvint à l'arrêter sans encombre. Sans demander son reste, Zoé sauta à bas de sa bécane, et entama un sprint désespéré en direction de l'autre extrémité de la rue. Sur facilement cent mètres elle courut, jusqu'à ce qu'elle repère un mur assez épais et haut, derrière lequel elle courut se cacher. Là, aussi vite que possible, elle retira son casque et son sac à dos, et y plongea une main, qui en ressortit pourtant un semi-automatique schlessois, luisant dans la lueur lointaine d'un réverbère.
Lentement, tenant des deux mains l'arme, en position de façon à se rétracter le plus rapidement possible, elle se releva, et passa légèrement son profil au-delà de l'arrête du mur, le pistolet automatique fermement en main au niveau des hanches.
Au loin, on voyait clairement la lumière du phare de sa moto, étendue, abandonnée au milieu de la chaussée, puis, une centaine de mètres plus loin encore, l'auréole jaune des phares de la camionnette.
Il y avait deux ombres là où une minute plus tôt elle se trouvait. L'une tournait autour de l'emplacement du corps du chauffeur, tandis que l'autre, immobile, était tournée dans sa direction, surveillant apparemment. Après quelques instants durant lesquels Zoé réfléchit à toute vitesse aux options se présentant à elle, le premier homme sembla se désintéresser du corps, et, accompagné de l'autre, s'avança vers elle.
Ils s'arrêtèrent ensuite près de la moto. Sa propriétaire serra les dents, et murmura "dégagez d'ma bécane, espèces de connards"... Lentement, elle mit en joue du mieux qu'elle pouvait l'un des deux inconnus. Sa langue courant lentement sur la lèvre supérieure, elle attendit que le premier ce fut immobilisé précisément au dessus du deux-roues, probablement pour constater l'absence de trace de sang, et, un oeil fermé, appuya sur la détente.
Alors même qu'une troisièmed détonation résonnait dans le voisinage, l'homme visé s'effondra immédiatement, tombant, à la grande rage de Zoé, en travers sur la moto. Immédiatemnet le deuxième se retourna dans sa direction, tandis qu'elle se cachait vivement derrière le mur. Après quelques instants, elle passa lentement la tête, et tout de suite une balle toucha le mur en dessous d'elle, expédiant de morceaux de pierre autour. Le coeur battant elle se cacha alors de nouveau, rechargeant l'arme sans même regarder, l'oreille tendue.
Un autre bruit se rapprochait, diffu, puis de plus en plus proche. En moins de vingt secondes, il était devenu fort, provenait nettement du haut. Puis il fut doublé par celui du moteur d'une voiture.
Zoé risqua un regard hors de son abri, et vit alors qu'un véhicule venait d'arriver, déboulant à tombeau ouvert, et se rangeant en travers de la route à quelques mètres de l'endroit où reposait sa bécane. Pendant ce temps, un hélicoptère arriva à toute vitesse, et se plaça en vol stationnaire au dessus d'eux, avec un projecteur balayant l'endroit. Ce dernier se braqua sur la silhouette de l'inconnu survivant, et une voix lui ordonna par haut-parleur de jeter son arme et de se mettre par terre. Tremblant, l'inconnu s'éxecuta, jetant au loin un fusil.
Deux autres véhicules arrièrent alors à toute vitesse; une berline noire et un fourgon, d'où une dizaine d'hommes en tenue militaire noire, au visage dissimulé, descendirent, se répandant dans la zone.
Zoé soupira longuement, rangea le semi-automatique, en profitant pour tirer un autre objet de la même poche secrète, et, passant son sac dans le dos par une boucle, tenant le casque par la jugulaire, quitta sa cachette, avançant sans se presser vers les nouveaux arrivants.
Elle fut immédiatement repérée, et deux des hommes encagoulés arrivèrent vers elle en courant, lui hurlant de s'arrêter et de se jeter au sol. Elle cessa d'avancer, et, de la main gauche, leur mit bien en évidence l'objet qu'elle tenait.

-C'est bon, pas la peine de s'énerver, je suis de la Famille, dit-elle simplement.


Le colonel marchait d'un pas vif qui, sans obliger les autres à se forcer visiblement, les contraignait toutefois à le suivre à hauteur convenablement, ce qui n'était pas évident étant donnée la largeur de la passerelle, permettant tout juste à trois hommes d'y marcher de front.

-Ceci est une usine appartenant à l'un des sous-traitants d'Energia, expliqua à voix basse son adjoint, quelques pas derrières l'officier, à Zoé, une fabrique d'acides/bases et de batteries, ainsi qu'un centre de raffinage pour la province.
-Comment avez-vous eu le tuyau au Bureau? Demanda la jeune femme tout en jetant un coup d'oeil circulaire, la voie habituelle ou alors...?

Ils étaient dans un vaste hangar, et, quoiqu'au niveau du sol autour du bâtiment, la passerelle courait plusieurs mètres au dessus d'une forêt de fûts et de cuves, pour la plupart fermés, mais quelques-uns également béants. Une forte odeur chimique saturait l'air. Quelques projecteurs étaient éparpillés, diffusant une lumière jaunâtre rare, tandis que la majorité de l'éclairage provenait des puissantes torches des hommes qui venaient d'investir l'endroit.
Avec du colonel et des quatre hommes et femmes à sa suite, Zoé avançait sur la passerelle centrale, d'où elle avait un point de vue plongeant sur les paramilitaires sécurisant l'endroit. Elle-même avait troqué sa veste déchiré pour une autre, en cuir noir, et un holster s'était matérialisé à sa ceinture.

-Pas la voie habituelle. Nous avons réussi à intercepter un de leurs courriers électroniques il y a moins de deux heures, et nous avons réussi à extrapoler l'endroit où ils frapperaient. Ca a été juste - très juste.

Zoé hocha la tête en mordillant une de ses lèvres.

-Et le civil que j'ai vu? Il avait un rapport avec l'affaire?

L'adjoint fit "non" de la tête.

-Pas lui. Juste un pauvre bougre qui trainait au mauvais endroit au mauvais moment. Les gens de la D15 se chargeront de son corps quand nous aurons fini ici, tout nettoyé et que nous les sonnerons. Par contre, nous avons trouvé le corps d'une femme dans l'enceinte fermé; apparemment elle tentait de s'échapper et aurait été abattue dans la fuite. Nous allons l'envoyer sur Porphyropolis où nous pourrons étudier ça discrètement.
-J'espère qu'il ne s'agit pas de l'informateur, fit en soupirant un autre homme en noir, portant une long trench et une paire de lunette de soleil pendant par une branche à une poche, et sinon, comment se passe votre opération, Tevros? Pas trop fatigante cette couverture?

Zoé haussa les épaules et dit en souriant:

-Non, au contraire. C'est spécial comme mode de vie, mais on s'y fait étonnamment vite. J'ai déjà approché à plusieurs reprise la Cible, et je suis prête à passer à l'action. Nous verrons bien quand les ordres arriverons.

Ils s'étaient arrêtés vers le milieu de la passerelle,et regardaient à présent les agents de la Division 21 qui faisaient le ménage en bas. Ce fut le colonel DaSierra qui intervint dans leur conversation

-Au niveau des observations, avez-vous découvert son contact avec le Groupe, lieutenant?
-Malheureusement pas encore, soupira Zoé, la Cible cache bien son jeu, même si je pense être sur la bonne piste. Toutefois il est encore trop tôt pour se prononcer. Le Manoir a donné des ordres clair concernant l'engagement dans cette affaire, et mieux vaut éviter d'agir sur la base d'affirmations non convenablement étayées.

Le colonel resta silencieux, se contenant d'un lent "hummmmm". Quelques talkie-walkies crissèrent, et deux de adjoints se mirent à donner des ordres. Lorsque le calme fut revenu, DaSierra ajouta:

-Je ne sais pas ce que le Groupe compte faire avec ces fûts d'acide, mais il est impératif que nous le découvrions avant que vous ne passiez à la phase 2, Tevros.

Doucement, Zoé opina.
Frederick St-Luys

Message par Frederick St-Luys »

<center>Alors, li Signeur manda sur la tierre trois de ses Messagers [anges]
Poer qu'ils sanctifient li lac de Cezaire [Lac Cesaria] en Son Nom
Lors que les homes l'ost du Despotes, en la cité de Philomelion, ce virent
Ils en furent moult effrayés et [re]doutirent la Volonté le Signeur
Et li lendemain découvrirent force étoiles tombées des cieux sur
la tierre du Despotes Theodavros Laskaris, qui loua l'Unique.


Extrait de la Chronique du Simeionion (en vers), XVIème siècle, trad. du grec, sur la pluie de météorites de 1439 dans la région de Kyros</center>


Serdangeloi, banlieue de Saint-Siméon, gouvernement de Saint-Siméon

Une silhouette furtive, suivie à quelques pas par trois autres, se glissa dans l'ombre des hauts murs, longeant la paroi de parpaings taggés. Les quatre formes avançaient en silence, sombres et sourdes, n'émettant qu'au plus un petit cliquetis de temps en temps que l'on percevait à peine à travers les bruits nocturnes divers: grondement des machines, des voitures, brides de parole et de musique. De plus, plus loin, un vieux clochard fouillait dans un container, causant un raffut pas possible qui apportait un couvert appréciable au mystérieux quator.
Après plus d'une minute à longer les murs, l'homme à la tête s'arrêta à quelques mètres du cercle de lumière émit par un réverbère neuf, brillant d'une lueur jaune vif. Il sortit un portable, et le colla à sa tête.

-Tevros? Vous êtes là?

Une voix léger souffla, à quelques mètres de là:

-Ici.

Elle sortit de l'ombre, lentement, avant de leur faire signe de la suivre, pour y replonger aussitôt. Ils s'exécutèrent, et, après quelques pas, furent sous un passage entre deux immeubles projetant une ombre qui les dissimulait entièrement.

-Vous avez bien trouvé votre chemin, lieutenant? demanda Zoé Tevros.

Elle s'était entièrement habillée en noir, alliant un pantalon rude de moto avec une veste en cuir soigneusement fermée - au Ravendel, les nuits même d'été étaient froides. On distinguait à peine les boucles grises de son sac à dos.
Grosius Verry opina, indiqua d'un geste vif à ses hommes, tous armés, de se positionner pour garder le lieu, avant de répondre:

-Ca allait, même si cet endroit ne me plait pas. Toutes ces baraques abandonnées offrent trop de possibilités de mon goût.
-Sans compter les égouts, ajouta Zoé, vous les avez fait garder?

Lentement il fit "oui" de la tête, avant de reprendre:

-Très bien. Quelle est la situation?
-La Cible est entrée dans l'établissement il y a une heure dix maintenant, c'est à ce moment là que j'ai appelé le Central. Il semblerait qu'ils aient aussi obtenu des infos sur un prétendu chargement du Majadji soit arrivé après transit par le Cecopia hier au port de la ville, et soit passé à un trafiquant du nom de Vicenzo Torriga. J'ai repéré cet homme à proximité de la Cible cet après-midi, et il semblerait qu'ils se soient donnés rendez-vous. Et ce soir, il est venu avec deux mallettes correspondant au signalement de celles de l'aéroport.

Verry avait attentivement écouté le rapport de l'industrieuse agente de la Sûreté, il se gratta le menton, l'air inquiet.

-Un chargement du Majadji, via le Cecopia? Vu le coin d'où ça vient, ça doit être du mauvais. Pas plus d'infos?
-Rien, et le Central est muet sur le contenu exact. Mais notre contact au Mahadji a été liquidé à cause de cela. Que faisons-nous?
-J'ai mes ordres. Le contact de la Cible représente un trop grand danger, nous devons intervenir.
-Que faisons-nous pour la Cible?

Il écarta les mains en un geste impuissant.

-Il faut courir le risque. Il se sait sans doute surveillé, mais ne nous pouvons pas nous permettre de laisser la cargaison arriver jusqu'au Groupe. Le Mahadji est un centre pour trop de trafics et d'organismes terroristes pour pouvoir se le permettre. Enfin', c'est ce que va dire le Central.

Zoé ne dit rien, se contenant de jouer machinalement avec la chaîne dorée, terminée d'une minuscule croix orthodoxe, qui pendait discrètement autour de son cou, sous le col normalement relevé de la veste.
Puis, le lieutenant s'écarta un peu, et s'entretint au téléphone avec le Central. Les échanges se faisaient à voix basse, de façon lapidaire, en utilisant notamment les nombreux mots codés de la Famille. Puis, il revint, fit s'approcher les autres hommes, et déclara:

-Nous intervenons. Giner et Soforos, vous allez vous placer à l'angle N-E, côté rue et sortie arrière, avec les hommes du groupe 1 déjà en position là-bas. Misra, tu ira te poster sur l'entrée dans la ruelle Aitogos, au niveau de l'entrée près des poubelles, avec le groupe 2. Tevros et moi on rejoint le groupe 2 à l'entrée de devant, et on va tenter de localiser la Cible à l'intérieur des locaux. Le G4 est dans les égouts. J'ai demandé des renforts, mais ça va mettre du temps, il va falloir maîtriser la situation. Compris?

Tous firent "oui" de la tête, et les trois hommes et femmes disparurent dans les ténèbres, laissant Zoé et Verry seuls, ce dernier passant encore en vitesse des instructions par téléphone, sur leur ligne sécurisée. Pendant ce temps, sa collègue tirait son automatique de la poche cachée où il se trouvait, et l'installa dans un holster caché dans sa veste. Elle sortit également la carte à son nom de la D15 de la Sûreté - la D15 qui servait systématiquement de couverture à la D21 lorsqu'elle intervenait.
C'était agaçant. Ca faisait six mois qu'elle filait la Cible, la suivant discrètement grâce à la balise que les hommes de la Famille avait placé dans sa voiture, attendant qu'elle se découvre. Toutefois, tout comme les autres, elle avait conscience que les chances de l'attraper la main dans le sac dans ce bar étaient plus que limitées.
Toutefois, on ne pouvait se permettre de laisser tomber le chargement entre les mains du Groupe, ce qui nécessitait une intervention immédiate. L'influence et la capacité de nuisance du Groupe étaient déjà trop importante. Il avait immensément profité de la guerre dans le nord et le nord-est du Zanyane pour détourner des cargaisons d'armes et recruter des hommes, ce qui avait attiré l'attention de la Division 21.
Toutefois, une fois la Cible hors-jeu, il allait être dur de remonter la fillière. Des mois de travail...
Ils se dirigèrent vers la porte avant.
Frederick St-Luys

Message par Frederick St-Luys »

(suite du post précédent)

A l'intérieur de l'établissement hurlait une musique passablement bruyante et manquant d'élégance, pour s'en tenir à un euphémisme. Le bar dansant avait deux étages, tous deux plongés dans une lueur rouge sang, et où bien plus d'une centaine de personnes dansaient, se trémoussant dans des postures parfois difficiles, le tout noyé dans une quantité non-négligeable d'alcool.
Le videur, dans le couloir d'accès, était une vraie armoire à glace au visage marron, et se releva de sa chaise à l'entrée de Verry et Zoé. Cependant un rapide coup d'oeil sur la carte officielle le renvoya en position assise; il n'avait rien vu.
Ils pénétrèrent dans l'établissement proprement parler. Immédiatement Verry attira sa jeune collègue du côté du comptoir du bar, et tous deux s'y accoudèrent. Des dizaines de bouteilles s'alignaient au dessus, et, au dessus d'une minuscule affiche rapiécée pour la protection des mineurs contre l'alcool, s'avançait une sorte de tête de squelette humaine avec son prolongement de colonne vertébrale artistiquement fabriquée à partir de pièces métalliques diverses. Ils attendirent quelques instants que l'un des barmen, portant un uniforme peu habituel pour la profession dirons-nous, s'approche et leur demande ce qu'ils veulent boire.
Verry n'y alla pas par quatre chemin, et sortit d'une poche de sa veste une photographie du contact de la Cible. L'homme releva le nez, l'air mauvais, mais Zoé sortit à son tour son insigne - une carte grise, avec une bordure bleue et or, de la taille d'une main -, et il ce fut comme si l'autre mâchouillait quelque chose. Ensuite, il capitula, et leur indiqua un couloir sur le côté.

-Près des chiottes, dans le local où range la sono' lorsqu'on a fini.

Sans plus attendre ils se levèrent, et se dirigèrent vers cette direction. Une fois dans le couloir, où le bruit était attenué par un porte anti-incendie, Verry indiqua par quelques mots lapidaires dans son téléphone sa position, demandant aux autres de se repositionner en conséquence, avant de lentement sortir son arme de son holster, imité par Zoé.
Ils avancèrent dans le couloir, où il y avait une lumière blafarde électrique se réverbérant sur le sol en carrelage de salle de bain blanc. Les toilettes semblaient sordides, et des bruits de régurgitation en provenaient. Ils passèrent sans y prendre trop garde, et arrivèrent devant la porte "LOCAL MATERIEL AUDIO".
Les regards des deux agents de la Sûreté se croisèrent, et Verry hocha lentement la tête, ses lèvres formant les mots: "On y va."
Vivement, ils sortirent d'une poche leurs cagoules, les enfilèrent, et échangèrent un nouveau regard. Tout était prêt.
Ils ouvrirent brutalement la porte, et passèrent le seuil en hurlant de mettre les mains en l'air.

Tout se passa très rapidement. A peine avaient-ils passés la porte qu'un coup de feu éclata. Un carreau du carrelage éclata à une quinzaine de centimètres à droite de la tête de Zoé, plusieurs éclats lui éraflant la joue.
Lorsqu'ils eurent le loisir de regarder ce qui se passait à la lumière de l'unique ampoule pendant au plafond de la grande pièce, ce fut pour voir une silhouette indistincte s'emparer d'une chaise et faire mine de la lancer contre une fenêtre. Une autre, accroupie, reconnaissable comme celle d'un homme portant un long imperméable, refermait précipitemment une mallette d'une main tout en tenant de l'autre une arme.

-Jetez votre arme immédiatement! beugla Verry, braquant l'homme à la mallette, pendant que Zoé visait celui avec la chaise.

Avant qu'ils ne puissent réagir, avec une vivacité surprenante, l'homme accroupi tira - droit sur l'ampoule, qui explosa.
Ils se retrouvèrent instantanément dans le noir. Un bruit de verre brisé retentit - la fenêtre. Des pas précipités, "vite!".

Ils s'élancèrent à travers la pièce immédiatement, manquèrent de trébucher contre une des valises, abandonnée, et arrivèrent à l'endroit où provenait un courant d'air et une faible lueur d'un réverbère lointain.
Des claquements retentissaient sur l'asphalte de la rue; ils étaient en train de s'enfuir. Zoé serra rageusement les dents, mais entama immédiatement d'escalader le rebord, avant de se laisser tomber à l'extérieur. Verry allait faire de même derrière quand un cri retentit:

-Mais qu'est-ce que vous foutez, vous?

Le propriétaire, ou un de ses gros bras. Il ne manquait plus que ça; étant en bas son patron indiqua à la jeune ravendelienne par un geste impératif de continuer, qu'il allait régler ça.
Sans attendre davantage, elle se précipita dans l'unique direction possible - la droite, étant donné qu'il s'agissait d'un cul-de-sac. Au loin, elle distinguait les deux silhouettes en plein sprint, et, malgré sa propre accélération, elle était vaguement consciente que sauf miracle, elle ne pourrait pas les rattraper avant qu'ils ne rejoignent une artère passante.
C'est alors qu'un bruit qui, sans être fort, était clairement audible, fendit l'air: "tchak".
L'un des deux fuyards roula au sol, lâchant un objet lourd qui alla glisser bruyamment sur le côté, entre une échelle de secours et une poubelle. L'autre fugitif se précipita par là pour reprendre la valise - mais il était trop tard, Zoé arrivait enfin à portée, et mit en joue l'homme à la valise.
La Cible.
Un autre groupe d'hommes apparut derrière, en provenance de la rue. Le reste de l'équipe d'intervention, tous encagoulés aussi. L'un d'eux portait une grande arme atypique, une arbalète en Carbure de tungstène. Une arme que seule la Division 21 possédait, et dont l'intérêt était une parfaite discrétion, et bien évidemment de ne pas être traçable lorsqu'on l'utilisait. Un carreau de titane, correctement retiré, n'est pas facile à identifier après-coup comme responsable de la blessure. Il était encore plus difficile de savoir qui avait tiré avec une arme pareille.
Après tout, parfois il y a avait des gens encombrants - pourquoi s'en encombrer?
Le porteur de l'arbalète entama de rechercher, tandis que les autres tenaient les fuyards en joue. Celui par terre perdait du sang; un homme courut retourner à un des véhicules pour chercher une trousse de soin. Les deux furent convenablement désarmés, et la valise passa à Zoé.
Cette dernière la contempla, songeuse...


<center>[...] les témoignages ne sont pas concluants, et il est probable que l'incident ne soit qu'une rixe entre bandes rivales, ou un règlement de compte. L'absence de corps et de blessés dans les hôpitaux nous permet de croire que le coup de feu entendu n'a causé que des blessures superficielles, voire aucune. L'avis du tribunal de police est que l'affaire peut être classée. [...].

Rapport du Commissariat Principal de Serdangeloi sur l'incident de cette nuit-là </center>


Fort-Wilhelmus, près d'Akron, quartier général de la Division 21 de la Sûreté du Ravendel

Le général de la Sûreté Jan Vestorniek porta une cigarette entre temps éteinte à ses lèvres, et tira une bouffée virtuelle. Puis il la jeta négligemment dans un cendrier rempli à raz-bord. Son regard alla ensuite aux différents membres de son état-major. Certains avaient l'air inquiets, d'autres détachés. Un ou deux semblaient réellement en colère. Le vidéoprojecteur affichant le commandant du central de Saint-Siméon était installé au plafond, et couvrait un mur entier du visage de ce dernier. Il semblait fatigué.

-Les analyses sont formelles, répéta Ioannes Ratariotes à des centaines de kilomètres de là, il s'agit bien d'uranium 238 en provenance du Mahadji. Probablement la mine de Dengela-Buantangi. 30 kilogrammes. De quoi fabriquer plusieurs bombes "sales".

Le silence se réinstalla dans la salle souterrain. Seul le ronronnement du projecteur le rompait. Vestorniek réfléchissait à toute vitesse, ses yeux bougeant vivement. Il analysait, computait et établissait des scénarios de réponse adéquats à la menace.

-Le goupe est indubitablement passé à la vitesse supérieure, mon général, fit le colonel Irena Zulbekian, en bout de table, et ils nous ont prouvé qu'ils se sont montrés capables de faire entrer sur notre territoire une cargaison aussi dangereuse. Hum...

Elle se tourna vers le mur où était affiché le buste de Ratariotes:

-... a-t-on des informations quant aux objectifs du Groupe. Est-ce d'agir chez nous, ou à l'étranger?
-Négatif, répondit leur interlocuteur, nous ne savons pour l'instant encore rien. Nous préparons en ce moment l'audition des deux hommes capturés, et nous en saurons probablement davantage quand nous en aurons fini de ce côté là.
-Nous allons avoir besoin de résultats rapides, fit le Général Ralph Gruntsman, surtout dans l'éventualité où il ne s'agirait pas du seul chargement.
-Il va falloir également en informer dès la fin de la réunion le président, ajouta songeusement Vertorniek, il devra également, selon les ramifications de l'affaire, songer à en aviser des services spéciaux étrangers.
-Cela ne me plait guère, fit Zulbekian, il ne manquerait plus que des étrangers viennent se mêler de ce qui ne les regarde pas. Risquer leur ingestion dans l'opération Soleil Noir n'est absolument pas désirable.
-Vous savez comme moi Irena que si une bombe "sale" saute à l'étranger, et que l'enquête remonte jusqu'au Ravendel, cela aura un effet dévastateur sur notre position internationale. Non; cela va forcément transpirer d'une façon ou d'une autre. Le tout est d'orienter l'enquête de façon à éviter qu'elle sorte de notre entier contrôle. Colonel Sondoro?

Un homme au visage d'un noir d'ébène, jusqu'alors reposant contre le dossier de son siège, se redressa lentement. Sa voix était un baryton incroyablement profond, et il s'exprimait de façon laconique:

-Mon général?
-Colonel, je veux que vous preniez toutes les précautions nécessaires pour créer une "cloison étanche" entre l'enquête qui pourrait être menée par les services "de surface" de la Sûreté et nous-même. Isolez entièrement l'opération Soleil Noir de tout les éléments susceptibles de causer des fuites.
-A vos ordres, mon général.

Il retomba contre son dossier, se visage devant méditatif, comme s'il prévoyait déjà qui allait devoir se taire pour que l'opération puisse continuer en toute sérénité.

-Ratariotes?
-Oui, mon général? fit le Simeionien.
-Faites en sorte que vos deux clients répondent vite à toutes nos questions. Il faut que nous en finissions rapidement, et que nous puissions remonter toute la filière jusqu'à Dengela-Buantangi et jusqu'au client final. J'ai besoin de premiers résultats ce soir.

Il hocha la tête, et, sur un geste de Vestorniek, désactiva la communication. Peu à peu, tout les membres de l'état-major de la Division 21 se séparèrent, et seul le général resta en arrière.
Après un long moment à observer l'image bleue vide émise par le projecteur, il s'empara du combiné de son téléphone sécurisé, et entra deux chiffres.
Après deux sonneries, on décrocha.

-Monsieur le président? Ici Vestorniek. J'ai une mauvaise nouvelle.
Frederick St-Luys

Message par Frederick St-Luys »

<center>Li emperer fit mander li despotes de Simeionie
Et dit: "Despotes, mon vasseur, rassemble li gens d'armes
Du pays de Simeionie, poer j'ai décidé d'aller ardir toutes
Les terres de li Suldan de Barebjalie, qui m'a moult offencé".
[A]Lors, li despotes vint [avec] l'ost de li despotatie, poer
Occir li ennemis de li emperer, poer li nom de Jhésus Crist.


Extrait de la Chronique du Simeionion (en vers), XVIème siècle, trad. du grec, sur l'expédition de 1475 au sultanat de Barebjalie</center>


Porphyropolis, centre du Ravendel, gouvernement de Mount Pine, Centre technique de la Division 21 de la Sûreté du Ravendel

Profondément enfoncé dans la contemplation de certaines pages d'un magazine, le gardien de la guérite ne fit presque pas attention à la femme aux cheveux couleur corbeau et à la veste en vieux cuir sombre qui passa d'un pays vif devant lui, prenant à peine le temps de ralentir pour poser un casque de moto gris métallisé sur le petit comptoir de la guérite. Ca n'est qu'après une bonne minute qu'il consentit à relever le nez, et à prendre l'objet pour le ranger mollement dans un casier. Ensuite, il retourna à sa lecture.
Zoé ne s'en était pas émue; marchant d'un bon pas avec ses grosses bottines claquant d'une façon péremptoire au sol. Elle voyageait léger, maintenant qu'elle n'avait plus à se trimballer avec des affaires encombrantes pour sa couverture de filature; elle avait conservé un sac plus léger.
Le site de Porphyropolis semblait assez déroutant. Il y avait là une grande usine, en fait un hangar géant avec plusieurs cheminées, entouré de réverbères projetant en permanence une clarté blafarde, jour et nuit. Parfois, une sono était activée pour faire croire au bruit de machines. Un grand parking se trouvait à côté, mais on passait forcément devant la petit guérite pour entrer sur le site même.
Zoé se dirigea vers l'une des portes de la bâtisse, et entra, passant devant un nouveau comptoir, où veillait un homme nettement armé et vigilent. Il la salua d'un geste de la tête, et elle continua sa route. Après quelques pas, elle du passer son badge devant un oeil électronique, et la porte blindée s'ouvrit, sur l'intérieur d'un des hangars, totalement vide.
Sans hésiter, elle tourna immédiatement en droit, avança un peu, croisant deux personnes au passage qui lui dirent deux mots de salut, et poussa un panneau dans le mur, qui se révéla être une autre porte, donnant sur un petit local.
Dès que la porte dissimulée se fut fermée, la pièce vibra, et commença à descendre. Il s'agissait d'un ascenseur invisible pour ceux qui ne connaissaient pas sa position.
Après une quarantaine de secondes, il s'arrêta, et la porte coulissa de nouveau. Elle dévoila un couloir très différent de ce qu'il y avait au dessus: long et garni de plantes vertes et de panneaux gris, il y régnait une activité forte: des gens en costume ou en blouse blanche allaient et venaient, des dossiers et divers objets sous le bras.
L'agente se dirigea à travers le dédale souterrain s'étendant sur le terrain de l'usine, et finit par arriver dans la salle de réunion où on l'avait conviée. Elle y trouva déjà cinq personnes; deux autres s'ajoutèrent après, et la discussion pouvait commencer.
Il y avait là Verry, le commandant de l'unité de Zoé, qui avait mené l'opération à Serdangeloi, trois jours plus tôt, avec Ilia Sassan, son bras droit, également présent. Ce dernier était un homme de haute taille, aux traits un peu émaciés, à la voix étrangement aigue. En plus de cela, il y avait deux personnes du service scientifique, un homme et une femme aux longues blouses blanches, deux gradés, le commandant de la base, Ioannes Ratariotes, et un représentant du service "Opérations Extérieures" de la D21, et enfin un homme que la jeune femme ne connaissait pas, en costume gris, le regard un peu perdu dans le vide.

Après un bref retour sur ce qui s'était passé le jour dernier, où Verry fit l'essentiel, Zoé n'ayant qu'à intervenir pour décrire ce qui s'était passé dans la ruelle. Ensuite, Ratariotes donna la parole à l'un des scientifiques, un homme au profil quelconque, et à la voix fort pédante:

-J'ai fait étudier en profondeur les échantillons d'uranium 238 que nous avons trouvé dans les deux valises des hommes saisis. 75% provient du Majadji, quasi-exclusivement de la mine de Dengela-Buantangi, 4% du Laran (F22), depuis le site de Stutari, près de notre frontière, ou peut-être celui de Shalder-Island, et 21% du Jitet (A9), dans la mine de Hoa Qok.
-Jitet? répéta Verry, entendant manifestement ce nom pour la première fois.
-Jitet. Un pays insignifiant, à l'est du Kaiyuan, précisa Ratariotes.
-Oui. L'uranium du Jitet est caractéristique. Il possède une d'ionisation plus forte que la moyenne, d'ailleurs...

L'homme s'arrêta, avant de reprendre:

-L'essentiel de l'uranium makaran se trouvait dans la deuxième valise, moins chargée, qui a 10 kilogrammes, tandis que le zanyanais était dans la première, la plus lourde, à environ 20 kilogrammes.
-La question est, pourquoi avaient-ils de l'uranium en provenance de trois endroits différents, reprit Ratariotes, j'ai parlé hier avec mes supérieurs, et selon eux il semblerait que le Groupe tente à la fois de brouiller les pistes et de cloisonner ses fillières d'approvisionnements.

Un silence un peu long s'abattit sur l'assemblée. Le Groupe était naturellement une menace mais jusqu'ici ils ne pensaient pas qu'il avait étendu ses tentacules jusqu'au Makara. Et si il avait une influence bien supérieure à ce qu'on pensait?

Le commandant se tourna alors sans rien dire vers l'inconnu en gris. Ce dernier s'anima lentement, mais ses yeux restèrent dans le vague:

-J'ai été chargé d'interroger convenablement les deux hommes qui ont étés capturés par vos soins.

La main de l'individu balayait doucement l'espace entre Verry et Zoé pendant qu'il parlait. Celle-ci sentait un frisson monter le long de son échine; cet homme lui donnait presque la nausée - elle qui pourtant avait eu le triste privilège de voir beaucoup de monstres, mafieux et pervers.

-Le contact de la votre Cible a relativement rapidement donné ce qu'il savait. Apparemment il appartient au crime organisé cecopien (Cecopia; F22) et aurait été chargé par un homme sur lequel il ne connaissait ni reconnaissait rien de transporter ce chargement qu'il aurait reçu au port de Kalibseia, au nord-est du Cecopia, jusqu'à Saint-Siméon, chez nous, où il devait transférer ça à la Cible.

Personne ne remit en cause la possibilité que l'interrogé ait menti. Apparemment l'homme en gris n'était pas connu pour laisser prise à cette possibilité.

-J'ai consigné dans ce rapport tout les détails de cet interrogatoire, et les informations sur la situation à Kalibseia que nous en avons tiré. Quant au contact, nous avons disposé de lui selon les instructions.

Un dossier des deux qu'il avait sous la main alla d'un bout à l'autre de la table.

-Il a été plus dur de convaincre la Cible de parler. Toutefois, à force de persuasion, nous sommes parvenus à lui faire avouer un certain nombre de points. Selon lui, le Groupe aurait l'intention de déployer principalement ses activités de détournement d'uranium, afin de mettre en oeuvre la production à plus grande échelle de bombes radiologiques, ou bombes "sales". Pour cela, il semblerait qu'ils aient des contacts avec des groupes criminels et terroristes au Majadhi et au Jitet, ainsi qu'avec le gouvernement du Cecopia, ou du moins parmi des gens haut placés et corrompus sur place. C'est par la frontière cecopienne, plus précisément par la côte cecopienne, qu'ils ont fait entrer l'uranium sur notre territoire. Lui aussi a lâché un certain nombre de contacts au Cecopia, au Jitet et au Majadji. Nous avons désormais un petit carnet d'adresses...
-Qu'avez-fait de la Cible? Demanda sur un ton autoritaire le gradé de la section "Opérations Extérieures" (OE), réussissant enfin à faire que l'homme en gris regarde quelqu'un dans les yeux.
-Je me suis arranger pour le... préserver, en vue de creuser encore davantage. Il peut encore nous apprendre beaucoup. Je l'ai fait maintenir en dépravation de sommeil depuis qu'il est ici, et je pense que demain il sera bon pour le passage à l'hypnose.

Ratariotes hocha lentement la tête, et entama une discussion avec l'homme des OE et Verry, jetant de temps en temps un coup d'oeil au deuxième rapport que le mystérieux tortionnaire lui avait aussi fait parvenir.
Zoé avait beau être depuis des années dans la "Famille", elle ne comprenait pas encore tout le jargon, et était de toutes façons bien consciente qu'elle n'était ici que parce qu'elle avait du témoigner de l'arrestation des deux hommes, et non pas parce qu'on avait besoin ni envie d'entendre son avis. Toutefois, sa simple présence était malgré tout un signe de confiance, qu'elle appréciait silencieusement, son visage demeurant un masque impassible.
Finalement, les pontes s'étant mis d'acccord, on donna les ordres. L'homme en gris alla retourner à ses basses besognes, les scientifiques à l'analyse de leurs cailloux fluorescents. Quant à l'homme des OE, il se présenta enfin: Anatoly Kandersberg. Il échangea quelques brèves paroles avec Ratariotes, qui quitta alors la salle, et dit à Verry et Zoé:

-Très bien, vu que vous connaissez déjà le cas et la situation, vous allez participer à la suite des opérations. Je vais temporairement vous intégrer à mon équipe au Cecopia, afin de bénéficier de votre expérience concernant le Groupe. Nous nous retrouverons la semaine prochaine à Dolo-Dialosso, et vous allez participer à quelques entrainements dans notre propre centre. Selon le planning, vous devrez être dans le mois sur les traces de ces salauds.

Verry et Zoé échangèrent un regard perplexe.
Frederick St-Luys

Message par Frederick St-Luys »

<center>Si l'autre vous méprise et compte disposer de vous, vous opposer à cela et lui infliger la plus détestable des punitions est un droit et un devoir.

Romain Zakelion, dictateur puis président ravendelien, (1933-1938; 1942-1963)</center>

25 km au nord de Dolo-Dialosso, nord-est du Ravendel, gouvernement de Mekelia, Centre d'entrainement interarmes n°4

Zoé s'affala sur le banc, laissant tomber le fusil à côté d'elle sur le bois. Elle était éreintée, déposer le bloc détenteur-bouteille dans la cahute près du ponton ayant achevé de vider ses dernières réserves d'énergie. Ses cheveux étaient dans un désordre total, de grands cernes s'étaient formés sous ses yeux, et elle avait l'impression que chaque partie son corps lui faisait mal. Un vent frai balayant la côte, et la force de se changer lui manquant encore, elle avait gardé sa combinaison de plongée, se contentant de replier sa cagoule. Palmes, masque et ordinateur de plongée gisaient à quelques mètres de ses bottines. Son regard erra longuement sur la mer grise. La mauvaise saison avait beau se tirer lentement, la mer au large de Mekelia n'en demeurait pas moins glaciale, et la plongée de cet après-midi avait fini d'acheter Zoé.

Une autre silhouette couleur nuit poussa de côté le fusil amphibie et
s'assit à côté d'elle. Elle releva la tête, et vit le visage malgré tout souriant de Laurens.

-Qu'est-ce qu'il y a de si drôle? Croassa-t-elle pitoyablement, sentant le goût de sel dans sa bouche.
-Toi, fit l'homme sans cesser de sourire, on dirait qu'un semi-remorque t'a roulé d'ssus.
-T'est pas loin.

Elle se laissa tomber en arrière, et le néoprène de son équipement crissa légèrement contre la paroi de la cahute contre laquelle elle venait de s'adosser.

-On ne vous habitue pas à ce genre de trucs dans la Famille? Demanda Laurens, consentant enfin à faire disparaitre ce désespérant rictus.

Zoé Tevros fit "non" de la tête.
Depuis trois semaines qu'elle s'entrainait dans le centre interarmes n'4 - un nom très bureaucratique pour décrire le pire endroit dans lequel la jeune femme avait été dans sa vie. C'était une sorte de mélange entre un camp d'entrainement intensif, un centre de test de nouvelles machines et techniques, et un centre de préparation des opérations extérieures. L'armée de terre, de l'air, la marine et la Sûreté se le partageaient plus ou moins, avec toutefois une certaine prédominance des deux derniers. Néanmoins, on ne se mélangeait pas généralement - sauf pour les "mix" de préparations. Ainsi, en vue d'être "au top" pour la mission extérieure prévue au Cecopia, les pontes de la Famille - cette bonne vieille Sûreté du Ravendel - avaient décidé de mettre Verry et quatre membres de son équipe - dont elle-même - à l'entraînement au centre n°4. Le colonel Kandersberg, un vieux de la vieille de la Division 21, leur avait concocté un programme qui aurait suffit à convaincre un homme de troupe normal à entrer au séminaire: trois semaines de tortures nommée "entrainement", commençant par de la "remise à niveau" physique. Comprendre des heures de marche chargés de sacs pesant du plomb avec les hommes du IIème de Jäger, un des régiments supérieurs de l'armée de Terre. Cela agrémenté d'exercices d'escalade, de combat, et de toute la panoplie de "parcours du combattant" habituelle. Sept jours à ce rythme avaient mis Zoé à terre, et pourtant ça n'était que le début. En vue d'assurer leur couverture, on avait préparé pour les périodes entre les entrainement des conférences sur l'archéologie de la côte sud-est du Zanyane, conférences soporifiques tenues par des intervenants s'écoutant parler le plus souvent. Il fallait dire que ces universitaires étaient tous les mêmes - elle le savait de son propre père -, rien d'intéressant à dire. Ensuite on reprenait, notamment avec stage au niveau du matériel - de communication, des armes (démontables, pour passer la frontière), de l'électronique, et, en définitive, de l'équipement de plongée.
D'où découlait la dernière semaine d'entrainement avec les hommes du Commando Opérations Marines Spéciales, COMS de son surnom. Cela comprenait toutes sortes d'exercices d'embarquement, de descente, de débarquement et finalement d'infiltration. Dans toutes ces histoires, ils avaient à peine eu quelques heures chaque nuit pour dormir - étant parfois réveillés au milieu, vers 2 heures, pour se retrouver sur un bateau 35 minutes plus tard.
Et pour le dernier jour, Zoé et ses compagnons d'infortune avaient eu droit à la redoutée épreuve dite "De la tasse". Certes dans des conditions moins extrêmes: au lieu du très dangereux passage de Cristal, à l'extrême sud du Ravendel, ça s'était contenté d'être un lâcher par hélicoptère dans l'eau à minuit, quatre kilomètres au large de la côte où se trouvait le camp, et ensuite retour à la nage, avec tout le matériel bien évidemment. Laurens Griscius, qui était du COMS, n'avait pas l'air d'avoir été éprouvé outre mesure par leur petit exercice de "natation" et de combat: il s'était terminé par une approche et une infiltration sur la côte, gardée par des hommes d'un régiment régulier qui effectuaient eux aussi leur exercice ce soir là. Un des leurs avait été capturé, mais Zoé avait réussi à passer le barrage, et à rejoindre le point de ralliement. Lorsque tout le monde avait fini par s'y retrouver, à l'aube, on les avait autorisé à déposer le matériel et à disposer. Le calvaire était terminé, et elle s'était écroulée sur ce banc vermoulu, face à l'océan.

Laurens, le commando qui s'était lié d'amitié avec elle, lui tapota dans le dos, et demanda:

-Alors, toujours pas décidée à m'dire ce que vous avez prévu comme trucs louches? Ca doit être un gros coup pour qu'on fasse autant souffrir les planqués de la Famille.
-On n'est pas des planqués, bande de brutes, protesta-t-elle faiblement, avec un léger sourire toutefois, et tu sais bien qu'on n'a pas le droit de le dire. C'est pareil pour les missions de la COMS.

Il hocha la tête.

-Ouais... c'est vrai. Mais c'est trop tentant d'te faire tourner en bourrique en te le d'mandant.

Il s'éloigna après une nouvelle tape dans le dos, pour aller aux vestiaires. Pendant encore bien cinq minutes Zoé demeura prostrée là, puis, enfin, elle parvint à se relever, et rangea ses affaires. A la sortie de la douche et du vestiaire, harnachée dans un uniforme de COMS un peu trop grand pour elle, la survivante remarqua que Verry était en discussion avec Kandersberg - première fois qu'il reparaissait depuis trois semaines -, devant le local. Son patron lui avait eut droit au même cocktail qu'elle, et avait l'air tout aussi crevé. Toutefois il regardait son interlocuteur avec attention, et hochait de temps en temps la tête. Zoé les rejoignit, et salua.
Mails ils terminaient déjà la conversation:

-... et, d'ici trois jours, nous serons fin prêts pour partir. Je vous tiens au courant de tout. Reposez-vous bien, ceci n'est que le début.

Il prit congé, fit quelques pas pour s'éloigner, puis tourna subitement les talons, et revint à eux.

-J'avais oublié, je vous adjoint le caporal-chef Griscius, afin que votre équipe soit au complet. Et un homme de sa trempe ne sera pas de trop.

Cette fois-ci il partit définitivement. Verry et Zoé échangèrent un regard, et il demanda après un instant:

-Tu es prête?

Elle hocha doucement la tête.

-Je ne sais pas. Peut-être?
Frederick St-Luys

Message par Frederick St-Luys »

<center>III - Opération Poseidonium


"Sereinement, je fais les premiers pas de la route de l'éternité; je quitte la vie pour entrer dans l'histoire"

Romain Zakelion, dictateur puis président démocratique du Ravendel, ses derniers mots avant son suicide (1966)</center>


28 juin 2016 - Lieu inconnu

Un vieux disque jouait un air de musique classique qui emplissait étrangement l'espace dans le wagon à l'ancienne où la petite assemblée c'était réunie. Le sol vibrait légèrement, indiquant qu'ils se déplaçaient, mais, du reste, les ténèbres étaient tellement opaques dehors qu'on n'aurait pas pu le déduire. L'intérieur lui-même était chichement éclairé par deux lampes sur pied, vissées à leurs tablettes, dont les abat-jours vert laqués diminuaient grandement l'effet.
Un groom habillé au carré venait de sortir, avec le chariot des boissons: presque toutes les personnes présentes avaient dans leurs mains un verre, dans lequel cliqueraient des glaçons, bruit à peine perceptible au dessus de celui du train.
Leurs sièges rembourrés étant proches, trois personnes discutaient dans la pénombre; de la situation en Alméra - manifestement l'un d'eux revenait juste de l'Albion -, au Makiran, et ailleurs dans le monde. Sans compter la révélation concernant "l'assassinat" de Saratova. Personne parmi les gens présent n'avait manqué ces informations...
Après quelques minutes encore à siroter les verres en palabrant, les conversations se turent les plus après les autres. un homme, installé plus ou moins au milieu et ayant à peine commencé à boire son petit verre de whisky Midlandais pris la parole

-Et bien, les choses ont relativement bien avancé depuis notre dernière rencontre. Cemadan a signé [url=http://www.simpolitique.com/post132087.html#132087]le papier[/url]finalement.

Ça n'était pas une question, mais une affirmation.

-Grâce à cela, nous allons enfin pouvoir reprendre nos activités dans le Réseau B une fois qu'il sera de nouveau en état. Savez-vous ce que Vestorniek en pense?

Jan Vestorniek avait le rang de général de la Sûreté, et était surtout son directeur. Rien ne se ferait sans lui, tout devait se faire par lui. Même pour un groupe comme le leur.

-Il n'a apparemment pas de problème avec cette initiative, répondit une femme, dont la casquette disparaissait dans les ténèbres, mais je pense que c'est parce qu'il a ses propres plans quant au réseau B.
-Quels plans? interrogea vivement un homme au visage parcouru de rides.
-Je l'ignore. Mais nous pouvons être certains qu'il n'est pas du genre à se laisser mener en barque. Il sait pour moi, et a ses propres réseaux...
-Oui, au demeurant le réseau B arrange pas mal de monde. Nous allons enfin pouvoir nous éloigner un peu du common de la population. Ils deviennent de plus en plus curieux et gênants, et leur faire détourner le regard n'est pas toujours évident. Heureusement qu'avec [url=http://www.simpolitique.com/post126771.html#126771]un peu de son et lumière[/url]cela marche encore, quand on s'y applique bien...

Il y eut quelques sourires dans la salle. Leur groupe avait déjà utilisé plusieurs techniques de tromperie et d'écrans de fumée pour cacher ses activités au public. Mais avec l'augmentation de la richese de la population, de ses possibilités de communication et de son ouverture internationale, il n'était pas possible d'éviter[url=http://www.simpolitique.com/post126269.html#126269]certains cafouillages stupides[/url].

-Et les militaires? Je suppose qu'ils seront les premiers gagnants de la réouverture du Réseau B? Demanda en se penchant en avant un petit homme à la peau étrangement noire-basanée.
-Les militaires y gagneront. Mais tout le pari consiste à y gagner davantage qu'eux. Mais le fait est que de toutes façons, avec la hausse du trafic routier et ces fouineurs de journalistesn blogueurs et réseaux sociaux partout pour raconter ce qu'ils otn vu dans le jardin d'à côté, nos voies habituelles ne sont plus sûres. Dans l'immédiat, ça sera un pari gagnant-gagnant.

Une autre femme venait de parler. Plus âgée, elle avait la peau blème, et un fort accent germanique du nord-ouest du pays.
Le premier orateur resta quelques instants silencieux:

-Oui... en principe. Où en est la préparation de nos installations sous la Ligne?
-Elle avance bien. Nous avons trouvé une ancienne station qui n'est pas sur le tracé du nouveau Réseau B. Il y aura deux cent mètres de voie à refaire de notre côté, mais une fois cela en place, nous serons solidement installés, répondit l'homme ridé.
-Très bien... sinon, je peux vous dire que notre opération au Cecopia quant à elle se déroule conformément au plan. La Famille a préparé l'envoi d'une équipe sur place. Ils ont préparé une couverture comme archéologues sous-marins, et débauchés quelques experts de Saint-Siméon. J'ai une personne de confiance d'infiltrée par ces infiltrés, qui nous tiendra au courant, et est prête à agir à notre signal. Du reste, vous savez que tout se passe comme prévu sur le Lac. A moins que l'armée s'en mêle, nous aurons la main haute sur le site.

Il y eut une série de hochements de tête. L'opération Poseidonium, dans tous ses volets, était d'une importance capitale pour le groupe. De grandes sommes et espoirs avaient étés investis, et il ne fallait pas qu'ils soient déçus...

-Que faisons-nous de Saint-Luys et de son gouvernement? Demanda subitement la première femme.

Bref silence.

-Il saura comment agir afin que la situation évolue au mieux... pour lui comme pour nous.
-Ne sous-estimez pas ce vieux renard de Saint-Luys. Il était déjà dans le bain avant nous tous... avant tout, il faut l'empêcher de rejoindre entièrement les militaires. Nous devons continuer à faire mettre en avant le gouvernement civil. Cela nous assurera la paix à l'intérieur et la quiétude à l'international. Trop de choses sont en jeu; il ne manquerait plus que les puissances étrangères s'intéressent de trop près au Ravendel. A cet égard là.
-Oui... mais toutes les dispositions ont étés prises. Je vais le sonder avant son départ pour l'Anakréon. Ce sera... instructif.

L'assemblée se tût définitivement, dans le cliquetis des glaçons.
Frederick St-Luys

Message par Frederick St-Luys »

<center>"Nous qui venons du diable, retournerons au diable."

Richard "coeur de lion"</center>


21 novembre 2016 - Taïga ravendelienne

Dans le grand sud, la nature était splendide. Les forêts vert sombre, les montagnes rocheuses aux sommets enneigées, les cascades d'eau d'une grande pureté, et un calme improbable. Au-delà du plateau Tetraros commençait cette immense forêt boréale primaire, dans laquelle même les indigènes ravendeliens ne s'aventuraient pas. Maintenant, des routes la traversaient par endroits, et de façon générale, la zone était même couverte par des satellites. Mais ça n'en restait pas moins une zone sauvage, pionnière.
Et un excellent coin pour faire de la randonnée.
Du moins c'est ce que pensait Gregory Deyson lorsqu'il avait pris la route avec une demi-douzaine d'ami trois jours auparavant. Tous touristes, ils étaient venu faire un "adventure trekking" dans les forêts australes, et espéraient vaguement avoir l'occasion de voir un des fameux ours zanyanais - les seuls de leur continent. Ou, à défaut, quelques rennes. Certes, pour le second, c'était moyen en été, mais on ne choisissait pas tellement si on voulait qu'il y ait une composante "adventure" en plus du "trekking".
Toutefois, la composante "adventure" commençait à devenir un peu trop intense pour Gregory. Okay, il était tombé dans cette saleté de rivière glacée. Okay, son coûteux téléphone de huitième génération acheté une fortune dans une boutique de la marque à Hellington était mort et bon à être jeté.
Mais normalement, selon la carte humide et un peu racornie qui par miracle s'était trouvée au fond du sac - dire qu'il pensait n'avoir qu'à faire confiance à son téléphone -, il devait se trouver pile à l'endroit où courrait une voie de chemin de fer désaffectée, au dessus de cette fameuse rivière, dans les arbres.
Mais il n'y avait rien. Il était perdu dans la forêt boréale, avec une demi-journée de vivres, une carte qui indiquait des choses qui n'existaient pas, et des ours dans le coin.
Alors, la nature splendide, il n'en avait subitement plus rien à cirer.

Rageusement, il jeta par terre la vieille carte d'état-major sud-ravendelienne de 1974. Il sentit ses épaule s'affaisser.
Même si les autres avaient averti les autorités et fait débuter les recherches, elle pouvaient durer des jours et des jours dans une forêt aussi grand et impénétrable. Et même si on était en été austral, il faisait frai pendant la nuit. Une fois, deux jours après leur arrivée, la température était même descendue jusqu'à 0°C.
Bordel. Il aurait du écouter sa mère, et prendre un voyage organisé au Ranekkika. Car là franchement ça devenait vraiment chiant.

C'est alors qu'il fut surpris en sentant le sol vibrer légèrement sous lui. Il tendit l'oreille, et perçu un infime bruit. Mû par un réflexe, il se jeta par terre, et colla son oreille contre le sol.

Un roulement sourd, un grondement prolongé et à l'intensité variable.
Comme le bruit que ferait un train. Et le puissant crissement du frein.
Son visage s'éclaira, et il se redressa, regardant autour de lui.
Bien évidement, il n'y avait pas plus de signe qu'avant d'une voie ferrée. Malgré tout, il se mis à caracoler stupidement, et s'élança à travers les fourrés, à la recherche de la voie. Il était certain de la trouver...
... lorsque soudain le sol se déroba sous ses pieds.
Les instants qui suivirent furent exceptionnellement douloureux. Dans les ténèbres, des choses lui frappèrent la tête, les épaules, les bras, les jambes. Jusqu'à ce qu'une surface plate et dure rencontre l'essentiel de son corps.
K.O.
Après un temps indéterminé, sanglant et sonné, le randonneur se releva, et regarda autour de lui. Et au-dessus: il y avait, une dizaine de mètres au dessus de lui, un trou entouré de ce qui ressemblaient à des herbes. La lumière blanche du jour tombait depuis, dévoilant des échelons. Il avait du en heurter une bonne partie.
Son sac et son restant de matériel trempé était à côté de lui. La torche était miraculeusement intacte, mais sa boussole était inutilisable. Peu importe, il alluma la lampe et regarda autour de lui.
Il se trouvait dans un petit compartiment métallique souterrain auquel aboutissaient les échelons, avec une porte dans le mur. Il tourna la roue d'ouverture, s'attendant à ce qu'elle soit fermée, mais, étrangement, elle ne l'était pas. Il poussa, et le lourd battant blindé s'ouvrit.
Elle donnait sur un escalier en béton. Sur le côté du mur était peinte en bleu une flèche vers le haut estampillée "Sortie surface B2". Cet endroit était de plus en plus bizarre...
Au bas de l'escalier d'une bonne cinquantaine de marches, il y avait un couloir donnant sur un ensemble de pièces vides, où se trouvaient des bureaux sales et ravagés, avec des chaises rouillées. Dans l'une, une vieille carte du monde trônait, où la rostovie était encore marquée comme l'URSR. Dans une autre, il y avait le portrait d'un général en uniforme des années 50 pendant légèrement de travers au mur...
Au bout du couloir, une autre porte blindée, qui était elle entr'ouverte. Il jeta un coup d'oeil à travers - ce fut pour voir un énorme souterrain, d'une vingtaine de mètres de haut pour plus de cent de long et cinquante de large. Il était composé de deux voies centrales, avec d'un côté un ensemble d'aiguillages et de plateaux tournants, et de l'autre un quai grouillant d'activité. La zone des "bureaux" était légèrement surélevée par rapport au niveau du sol, et permettait de bien voir le train qui se trouvait à l'arrêt dans le sous-sol: c'était un train aveugle, presque sans vitres, composé de wagons noirs et blindés, liés entre eux par des soufflets. La locomotive, ronde et tout aussi aveugle, avait un phare bleu luisant qui balayait le tunnel dans lequel disparaissaient les voies.
Quelque chose disait à Gregory que ça n'était pas le chemin de fer de sa carte...
Il y eut une bruit de pas précipité sur les marches de l'escalier de béton, et il n'eut que de justesse le temps de se cacher dans le bureau le plus proche. De là, il entendit les pas se rapprocher. Il y en eu rapidement d'autres, dans l'escalier de métal arrivant depuis le train. Ils s'arrêtèrent pile devant la cachette du "touriste". Par l'embrasure, ce dernier vit passer en vitesse un gradé.

-Mon colonel, nous avons rattrapé le sujet. Il s'était échappé au-delà de la rivière, et nous avons du le neutraliser avec des fléchettes incapacitantes. Il ne sera pas prêt à la poursuite des opérations avant demain.
-Je vois, capitaine. Mettez-le au frai en attendant que nous puissons le rendre aux intéressés, fit la voix de l'homme qui venait de monter depuis l'étage du train.

A travers le rais, Gregory vit passer deux soldats portant une civière couverte d'une sorte de film plastique.

-Pour la suite de l'opération, je veux que vous descendiez et supervisiez les réparations de la station. Ce terminus est resté trop longtemps à l'abandon. J'ai reçu des ordres de tout en haut pour que ça soit fait sous deux semaines, vous m'entendez?
-Oui, mon...

Pendant toute la discussion, le randonneur avait progressivement reculé de la porte, sans regarder derrière lui dans la pièce sombre... jusqu'à ce qu'il heurte le bureau métallique, qui crissa affreusement sur le sol.
L'instant d'après, la porte s'ouvrait à la volée, tandis qu'un coup de botte la heurtait brutalement. Trois hommes pénétrèrent, les deux officiers et un soldat.
Gregory Deyson leva immédiatement les mains, sans même prendre la peine de vérifier s'ils avaient une arme entre les mains. Le rayon puissant d'une torche militaire s'arrêta sur lui.

-Ne me faites pas de mal! J'ai des droits! Je...

Le colonel Kurtz eut un geste bref à l'intention du soldat, qui s'approcha. Pendant ce temps, il déclara, d'une voix agacée:

-Qu'est-ce que vous fichez ici, imbécile? avant d'ajouter: mettez-le sous surveillance, bon sang.

Pendant qu'on emmenait l'indiscret visiteur, le colonel réfléchit doucement. Puis dit à son subordonné:

-Il va falloir se charger de ce mariole. Marre de ces gens trop curieux...
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