Posté : dim. sept. 01, 2019 11:22 pm
[center]Rupture 1.1
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4 janvier 2040 - 17:49
[justify]Le froid glacial des hivers de la steppe avait envahi Alxaar en ce début de janvier. Cependant, alors que l'après-midi commençait à s'achever lentement, la population s'activait. Non loin du centre ville et de l'avenue Huerenyantaar, une grande place, d'habitude réservée aux marchés et aux concerts, s'était couverte de podiums, de haut-parleurs, de barrières métalliques et de nombreux drapeaux bleus et or. Autour, d'importantes queues s'étaient formées, comme les hommes et femmes d'Alxaar se pressaient pour assister au grand spectacle public s'annonçant. Des milliers de discussions se tenaient, certaines ordinaires, certaines pleines de verve, d'autre d'indifférence, voire d'antipathie, mais toutes illustrant une inévitable ignorance de ce qui se préparait.
Cinq personnes se trouvaient ici, et se préparaient, chacune à sa façon, pour les heures à venir.
[center]~~ ~~ ~~[/center]
Jarman Khote'an
Debout a proximité de la grande scène installée plus tôt par les équipes techniques, Jarman Khote'an scannait la foule d'un air impassible. Même si son costume, son oreillette et son brassard "Sécurité" ne l'illustraient pas déjà assez, toute son attitude évoquait une vigilance tout à la fois flegmatique et inflexible. Pour lui, cette journée était un moment comme les autres. Il avait déjà assuré la sécurité de ce types d'évènements des dizaines de fois, y compris après qu'il ait quitté la police.
Peut-être même aurait-il pu superviser une équipe, maintenant. A trente-neuf ans, il aurait du, vraiment. Mais son chef, à l'époque où il était brigadier au commissariat central de Tiliar, avait jugé qu'il était préférable de donner cette tâche à son fils, qui venait d'entrer dans le métier. Jarman n'avait pas été d'accord, et, malheureusement, le tact ne faisait pas partie de ses qualités.
Depuis ce jour, il travaillait comme agent de sécurité. Et protéger des évènements comme celui-ci faisait partie de son pain quotidien. Rien de neuf. Il n'y avait qu'à observer les environs, et anticiper toute menace. Ici, en plus, les gens avaient déjà été fouillés à l'entrée. Tout au plus prêtait-il une attention particulière à ceux qui n'avaient pas pu passer - ceux-là rôdaient de l'autre côté des barrières de sécurité métallique. Si une menace devait surgir, ce serait de là. Par exemple, de ce dingue avec la pancarte condamnant le gouvernement comme une menace pour les existences immortelles des humains. Elle affichait un slogan de la Ligue du Dharma, une formation bouddhiste extrémiste: "Purgez les passions, éliminez les docteurs de l'ignorance, protégez la Roue".
Cela lui donnait envie de secouer tristement la tête, mais il ne le fit pas, et laissa son regard courir sur le reste des hommes et femmes assemblés...
[center]~~ ~~ ~~[/center]
Cheng Ping
-Ils attaquent notre mode de vie, notre foi! Rejetez-les, et restez sur la Voie des Huit aspects! Repentez-vous! S'écria d'une voix rauque Cheng Ping, noyé dans la foule malgré sa robe ocre, mais brandissant très haut la pancarte qu'il avait assemblé ce matin.
Le slogan provenait du site de la Ligue, comme celui de la demi-douzaine d'autres fidèles répartis dans la foule, lançant leurs imprécations aux séculiers, aux apostats et aux ignorants formant l'essentiel de l'assistance de cet évènement. Ils n'avaient malheureusement pas pu passer le contrôle de sécurité sommaire avec leurs banderoles et pancartes, mais ne s'étaient pas démonté.
Le Bouddha n'avait après tout jamais affirmé que la voie du Boddhisatva serait aisée. Et, même si le chemin que Cheng Ping avait choisi n'était certainement pas celui de la contemplation, il n'avait aucun doute sur le fait que protéger ses congénères du venin insidieux de l'ignorance répandu par les autorités séculières était une action habile, qui allégerait la charge de son karma, et celui de tout ceux autour de lui.
-Adoptez la voie de l'Illumination, échappez au samsara, rejetez les menteurs et les ennemis du peuple!
Car le Xilinhar, jadis un pays où le bouddhisme était enseigné dans sa forme la plus pure par les lamas les plus pieux, avait entamé ces dernières années une glissade détestable, entre sécularisme occidentalisé et essor des superstition déistes, qui faisaient miroiter le salut d'une âme inexistante, par des dieux aussi ridicules qu'imaginaires. Lorsqu'un missionnaire du Néphiland, ce pays du mensonge le plus insolent, [url=https://simpolitique.net/viewtopic.php?f=1316&t=17017&start=15#p353839]avait bouté le feu à l'un des plus vénérables temples du pays[/url], cela avait été la provocation de trop.
Cheng Ping, jusqu'alors un moine pacifique, avait rejoint la Ligue du Dharma, en se jurant de ramener la nation dans la bonne voie. La voie juste, la voie vraie, la voie de la seule vraie foi.
Occupé à déclamer tout haut un autre slogan, il ne remarqua presque pas l'homme anodin qui le dépassa en le bousculant légèrement.
[center]~~ ~~ ~~[/center]
Choisan Tulgayeer
Repoussant d'un coup de coude le bonze puant et beuglant, Choisan Tulgayeer s'avança à travers la foule jusqu'au contrôle de sécurité. Avec la tombée de la nuit et l'approche de l'heure de début, les flux autour des quelques stations de contrôle s'étaient densifiés. Les quelques gardes de la sécurité placés près des tables servant à diriger les entrant en deux flux relativement cohérents semblaient légèrement dépassés.
Après une brève hésitation, le jeune homme en sweat shirt bleu marine pris le passage de gauche. Il se trouva en sandwich entre ce qui était apparemment un couple d'ouvriers Xilkins de la banlieue sud d'Alxaar, et une jeune femme d'origine indéterminée, portant un jean et un long manteau d'hiver rembourré. Son regard était sur son portable, et elle ne remarqua pas la moue dégoûtée de Choisan.
L'existence de ces gens lui était répugnante: elle était une verrue ignoble dans son champ de vision. Il était descendu du nord à Alxaar, et avait découvert que le peuple de la capitale cumulait presque tous les défauts que l'on prêtait aux ethno-traitres de l'ouest. Il partageait cette opinion avec de nombreuses connaissances en ligne, certains membres des Tigres, d'autres, comme lui, des indépendants, qui ne pouvaient que constater avec épouvante la direction où allait leur pays.
Entre les dingues religieux, les putes a-nationales d'Alxaar, les vaux-rien Telenge grouillant dans tout le sud, et les politiciens huileux et répugnants du PND, le Xilinhar n'était plus une nation: c'était un cloaque putride, que seul un nettoyage à haute pression pourrait purger.
Il passa la sécurité, le visage parfaitement neutre. L'agent de sécurité lui tata brièvement le dos, et jeta un coup d'oeil dans son sac. Puis, d'un geste distrait, il lui fit signe de continuer. Calmement, Choisan pénétra dans le périmètre, se mêlant aux spectateurs, qui formaient déjà une forêt humaine dense à proximité du podium. Avec un haussement d'épaules intérieur, le jeune homme s'en approcha. Tout en faisant cela, il laissa retomber sa pain droite sur la doublure de son pantalon, sentant du bout des doigts le métal dur de l'arme à feu qu'il avait dissimulé dans ses sous-vêtements.
Car il faudrait bien que quelqu'un commence la purge. Cela, il l'avait promis à ses amis des Tigres.
[center]~~ ~~ ~~[/center]
Ke Jing
Sur le toit de l'immeuble de la Gushu Bank, à une distance neuf cent mètres du podium, et une hauteur de soixante-dix mètres du sol, Ke Jing jeta par terre le mégot de sa cigarette, et l'écrasa consciencieusement avec la pointe de sa botte à talon. Puis la trentenaire aux cheveux sombres coupés au plus court rajusta sa veste fourrée, et s'assit sur la longue valise noire qu'elle avait tout juste récupéré dans le coffre de la voiture garée dans le parking souterrain d'un immeuble voisin.
-Toujours rien? Demanda-t-elle sur un ton exaspéré à son partenaire.
-Toujours rien, mais ça ne tardera pas trop je pense, répondit Mi Fan en relevant le nez de son petit télescope à trépied, ils viennent de fermer l'accès au périmètre. Et, si nos informations sont exactes, le colis est déjà arrivé.
Jing gratta pensivement sa joue, examinant le festival de lumière et de vie au loin. Vu depuis leur nid d'aigle, il ne s'agissait guère plus que d'une tâche colorée dans la nuit tombante de cette ville froide et laide. Elle avait hâte d'en finir. Avec un soupir, elle s'accroupit devant sa valise, et l'ouvrit, dévoilant son contenu.
Démonté et soigneusement lové dans de la mousse protectrice, un fusil de précision et son bipied s'y trouvaient. Plus que Mi Fan, cette beauté soigneusement entretenue et astiquée était depuis des années le compagnon et le vrai partenaire de celle qui avait fait ses classes dans les Kheshigtan de l'armée liangoise, avant de décider de partir faire fortune dans le privé.
Car, après tout, les clients pour un professionnel de la mort ne manquaient pas, quand on savait à qui s'adresser.
-Allez, c'est reparti pour un tour, murmura-t-elle à l'adresse de son amie, tapotant en souriant sa crosse.
-Humm? marmonna Mi Fan sur un ton interrogatif, se croyant - à tort - interpellé.
-Non, rien. Je disais juste que j'avais hâte d'en avoir fini. On se les gèle dans ce trou.
L'autre ricana de manière approbatrice, et retourna à la contemplation de leur cible.
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Chayan Jisingioro
Une personne se chargeait des cheveux, une autre du maquillage, et son directeur de campagne ne cessait de lui débiter des chiffres.
-39% à Yerülburen, 41% à Khalage, et 44% dans l'est de Kazay. Si tu parviens à retourner la capitale, Chayan, c'est gagné. Il suffit de lire entre les lignes des sondages.
-J'ai des doutes, Ghan, répondit en grimaçant un peu le candidat en cours de maquillage. La semaine dernière, à Naral', ils nous promettaient aussi un public réceptif, et je crois que je n'ai jamais été autant insulté de cette fichue campagne.
Le directeur de campagne, un homme dont la petite moustache brune descendait sur les côtés pour encadrer une bouche aux dents d'un blanc éblouissant, secoua la tête.
-Naralkorgan, c'est dans l'ouest. Ils ont leurs propres problèmes. Les histoires d'uranium, et tout. Mais ici, à Kazay, l'économie marche. Tu as vu les chiffres de la croissance. Les gens sont optimistes. Si tu leur vends une belle histoire, ils seront prêts à acheter. Et les types du PH ne pourront rien dire. Leur programme éco n'a pas de valeur si nous pouvons promettre la prospérité et la paix.
-La paix... fit pensivement le candidat-phare du PND, j'espère qu'on pourra vraiment leur fournir...
Rapidement, ces derniers préparatifs furent achevés, et son entourage se retira pour lui laisser, comme à l'accoutumée, quelques instants de solitude.
Harnaché dans un costume ni trop cher, ni trop bon marché, tombant parfaitement, son visage ajusté au millimètre pour éveiller la sympathie aussi bien de la ménagère de plus de cinquante ans que du jeune primo-votant, il se sentait prêt.
Même si intérieurement, il était aussi en proie au doute. Car, si la campagne avait été jusqu'ici un grand succès, qui avait sans doute sauvé du gouffre un PND englué dans les affaires, les conflits ethniques et confessionnels, et confronté à une opposition hautement agressive, quelque chose en lui refusait de se taire. Une appréhension, un sentiment que, pour tout ses succès électoraux, il assistait au délitement d'une nation. Que tout était arrivé à un point de rupture. Les espoirs, les craintes et les projets de ses concitoyens. La réputation internationale du Xilinhar. La stabilité de ses institutions. Tout cela.
Claquant de la langue, Chayan Jisingioro écarta ces pensées sombres du devant de son esprit, et se concentra sur le texte de son discours. Ce serait sans doute le plus important de la campagne, ce lui qui devrait faire basculer l'opinion publique d'ordinaire pro-libérale de la capitale dans la camp du PND, et offrir à son parti la majorité au Khurul Suprême.
Et, quelques minutes plus tard, il émergea de sa cabine dans le préfabriqué installé derrière la scène. Son regard embrassa l'état-major de sa campagne, qui l'accompagnerait ce soir sur scène. Son directeur, Ghan Chuzay, sa chef de la communication, Wen Yan, son assistant, Tughlur Hraar, le candidat PND de la circonscription où ils se trouvaient en ce moment, Ulnur Zatü, et le plus important de ses appuis: sa femme, la belle, la patiente, la sage Yönar.
Il leur offrit son meilleur sourire, et déclara:
-C'est bon, on peut y aller.[/justify]
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4 janvier 2040 - 17:49
[justify]Le froid glacial des hivers de la steppe avait envahi Alxaar en ce début de janvier. Cependant, alors que l'après-midi commençait à s'achever lentement, la population s'activait. Non loin du centre ville et de l'avenue Huerenyantaar, une grande place, d'habitude réservée aux marchés et aux concerts, s'était couverte de podiums, de haut-parleurs, de barrières métalliques et de nombreux drapeaux bleus et or. Autour, d'importantes queues s'étaient formées, comme les hommes et femmes d'Alxaar se pressaient pour assister au grand spectacle public s'annonçant. Des milliers de discussions se tenaient, certaines ordinaires, certaines pleines de verve, d'autre d'indifférence, voire d'antipathie, mais toutes illustrant une inévitable ignorance de ce qui se préparait.
Cinq personnes se trouvaient ici, et se préparaient, chacune à sa façon, pour les heures à venir.
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Jarman Khote'an
Debout a proximité de la grande scène installée plus tôt par les équipes techniques, Jarman Khote'an scannait la foule d'un air impassible. Même si son costume, son oreillette et son brassard "Sécurité" ne l'illustraient pas déjà assez, toute son attitude évoquait une vigilance tout à la fois flegmatique et inflexible. Pour lui, cette journée était un moment comme les autres. Il avait déjà assuré la sécurité de ce types d'évènements des dizaines de fois, y compris après qu'il ait quitté la police.
Peut-être même aurait-il pu superviser une équipe, maintenant. A trente-neuf ans, il aurait du, vraiment. Mais son chef, à l'époque où il était brigadier au commissariat central de Tiliar, avait jugé qu'il était préférable de donner cette tâche à son fils, qui venait d'entrer dans le métier. Jarman n'avait pas été d'accord, et, malheureusement, le tact ne faisait pas partie de ses qualités.
Depuis ce jour, il travaillait comme agent de sécurité. Et protéger des évènements comme celui-ci faisait partie de son pain quotidien. Rien de neuf. Il n'y avait qu'à observer les environs, et anticiper toute menace. Ici, en plus, les gens avaient déjà été fouillés à l'entrée. Tout au plus prêtait-il une attention particulière à ceux qui n'avaient pas pu passer - ceux-là rôdaient de l'autre côté des barrières de sécurité métallique. Si une menace devait surgir, ce serait de là. Par exemple, de ce dingue avec la pancarte condamnant le gouvernement comme une menace pour les existences immortelles des humains. Elle affichait un slogan de la Ligue du Dharma, une formation bouddhiste extrémiste: "Purgez les passions, éliminez les docteurs de l'ignorance, protégez la Roue".
Cela lui donnait envie de secouer tristement la tête, mais il ne le fit pas, et laissa son regard courir sur le reste des hommes et femmes assemblés...
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Cheng Ping
-Ils attaquent notre mode de vie, notre foi! Rejetez-les, et restez sur la Voie des Huit aspects! Repentez-vous! S'écria d'une voix rauque Cheng Ping, noyé dans la foule malgré sa robe ocre, mais brandissant très haut la pancarte qu'il avait assemblé ce matin.
Le slogan provenait du site de la Ligue, comme celui de la demi-douzaine d'autres fidèles répartis dans la foule, lançant leurs imprécations aux séculiers, aux apostats et aux ignorants formant l'essentiel de l'assistance de cet évènement. Ils n'avaient malheureusement pas pu passer le contrôle de sécurité sommaire avec leurs banderoles et pancartes, mais ne s'étaient pas démonté.
Le Bouddha n'avait après tout jamais affirmé que la voie du Boddhisatva serait aisée. Et, même si le chemin que Cheng Ping avait choisi n'était certainement pas celui de la contemplation, il n'avait aucun doute sur le fait que protéger ses congénères du venin insidieux de l'ignorance répandu par les autorités séculières était une action habile, qui allégerait la charge de son karma, et celui de tout ceux autour de lui.
-Adoptez la voie de l'Illumination, échappez au samsara, rejetez les menteurs et les ennemis du peuple!
Car le Xilinhar, jadis un pays où le bouddhisme était enseigné dans sa forme la plus pure par les lamas les plus pieux, avait entamé ces dernières années une glissade détestable, entre sécularisme occidentalisé et essor des superstition déistes, qui faisaient miroiter le salut d'une âme inexistante, par des dieux aussi ridicules qu'imaginaires. Lorsqu'un missionnaire du Néphiland, ce pays du mensonge le plus insolent, [url=https://simpolitique.net/viewtopic.php?f=1316&t=17017&start=15#p353839]avait bouté le feu à l'un des plus vénérables temples du pays[/url], cela avait été la provocation de trop.
Cheng Ping, jusqu'alors un moine pacifique, avait rejoint la Ligue du Dharma, en se jurant de ramener la nation dans la bonne voie. La voie juste, la voie vraie, la voie de la seule vraie foi.
Occupé à déclamer tout haut un autre slogan, il ne remarqua presque pas l'homme anodin qui le dépassa en le bousculant légèrement.
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Choisan Tulgayeer
Repoussant d'un coup de coude le bonze puant et beuglant, Choisan Tulgayeer s'avança à travers la foule jusqu'au contrôle de sécurité. Avec la tombée de la nuit et l'approche de l'heure de début, les flux autour des quelques stations de contrôle s'étaient densifiés. Les quelques gardes de la sécurité placés près des tables servant à diriger les entrant en deux flux relativement cohérents semblaient légèrement dépassés.
Après une brève hésitation, le jeune homme en sweat shirt bleu marine pris le passage de gauche. Il se trouva en sandwich entre ce qui était apparemment un couple d'ouvriers Xilkins de la banlieue sud d'Alxaar, et une jeune femme d'origine indéterminée, portant un jean et un long manteau d'hiver rembourré. Son regard était sur son portable, et elle ne remarqua pas la moue dégoûtée de Choisan.
L'existence de ces gens lui était répugnante: elle était une verrue ignoble dans son champ de vision. Il était descendu du nord à Alxaar, et avait découvert que le peuple de la capitale cumulait presque tous les défauts que l'on prêtait aux ethno-traitres de l'ouest. Il partageait cette opinion avec de nombreuses connaissances en ligne, certains membres des Tigres, d'autres, comme lui, des indépendants, qui ne pouvaient que constater avec épouvante la direction où allait leur pays.
Entre les dingues religieux, les putes a-nationales d'Alxaar, les vaux-rien Telenge grouillant dans tout le sud, et les politiciens huileux et répugnants du PND, le Xilinhar n'était plus une nation: c'était un cloaque putride, que seul un nettoyage à haute pression pourrait purger.
Il passa la sécurité, le visage parfaitement neutre. L'agent de sécurité lui tata brièvement le dos, et jeta un coup d'oeil dans son sac. Puis, d'un geste distrait, il lui fit signe de continuer. Calmement, Choisan pénétra dans le périmètre, se mêlant aux spectateurs, qui formaient déjà une forêt humaine dense à proximité du podium. Avec un haussement d'épaules intérieur, le jeune homme s'en approcha. Tout en faisant cela, il laissa retomber sa pain droite sur la doublure de son pantalon, sentant du bout des doigts le métal dur de l'arme à feu qu'il avait dissimulé dans ses sous-vêtements.
Car il faudrait bien que quelqu'un commence la purge. Cela, il l'avait promis à ses amis des Tigres.
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Ke Jing
Sur le toit de l'immeuble de la Gushu Bank, à une distance neuf cent mètres du podium, et une hauteur de soixante-dix mètres du sol, Ke Jing jeta par terre le mégot de sa cigarette, et l'écrasa consciencieusement avec la pointe de sa botte à talon. Puis la trentenaire aux cheveux sombres coupés au plus court rajusta sa veste fourrée, et s'assit sur la longue valise noire qu'elle avait tout juste récupéré dans le coffre de la voiture garée dans le parking souterrain d'un immeuble voisin.
-Toujours rien? Demanda-t-elle sur un ton exaspéré à son partenaire.
-Toujours rien, mais ça ne tardera pas trop je pense, répondit Mi Fan en relevant le nez de son petit télescope à trépied, ils viennent de fermer l'accès au périmètre. Et, si nos informations sont exactes, le colis est déjà arrivé.
Jing gratta pensivement sa joue, examinant le festival de lumière et de vie au loin. Vu depuis leur nid d'aigle, il ne s'agissait guère plus que d'une tâche colorée dans la nuit tombante de cette ville froide et laide. Elle avait hâte d'en finir. Avec un soupir, elle s'accroupit devant sa valise, et l'ouvrit, dévoilant son contenu.
Démonté et soigneusement lové dans de la mousse protectrice, un fusil de précision et son bipied s'y trouvaient. Plus que Mi Fan, cette beauté soigneusement entretenue et astiquée était depuis des années le compagnon et le vrai partenaire de celle qui avait fait ses classes dans les Kheshigtan de l'armée liangoise, avant de décider de partir faire fortune dans le privé.
Car, après tout, les clients pour un professionnel de la mort ne manquaient pas, quand on savait à qui s'adresser.
-Allez, c'est reparti pour un tour, murmura-t-elle à l'adresse de son amie, tapotant en souriant sa crosse.
-Humm? marmonna Mi Fan sur un ton interrogatif, se croyant - à tort - interpellé.
-Non, rien. Je disais juste que j'avais hâte d'en avoir fini. On se les gèle dans ce trou.
L'autre ricana de manière approbatrice, et retourna à la contemplation de leur cible.
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Chayan Jisingioro
Une personne se chargeait des cheveux, une autre du maquillage, et son directeur de campagne ne cessait de lui débiter des chiffres.
-39% à Yerülburen, 41% à Khalage, et 44% dans l'est de Kazay. Si tu parviens à retourner la capitale, Chayan, c'est gagné. Il suffit de lire entre les lignes des sondages.
-J'ai des doutes, Ghan, répondit en grimaçant un peu le candidat en cours de maquillage. La semaine dernière, à Naral', ils nous promettaient aussi un public réceptif, et je crois que je n'ai jamais été autant insulté de cette fichue campagne.
Le directeur de campagne, un homme dont la petite moustache brune descendait sur les côtés pour encadrer une bouche aux dents d'un blanc éblouissant, secoua la tête.
-Naralkorgan, c'est dans l'ouest. Ils ont leurs propres problèmes. Les histoires d'uranium, et tout. Mais ici, à Kazay, l'économie marche. Tu as vu les chiffres de la croissance. Les gens sont optimistes. Si tu leur vends une belle histoire, ils seront prêts à acheter. Et les types du PH ne pourront rien dire. Leur programme éco n'a pas de valeur si nous pouvons promettre la prospérité et la paix.
-La paix... fit pensivement le candidat-phare du PND, j'espère qu'on pourra vraiment leur fournir...
Rapidement, ces derniers préparatifs furent achevés, et son entourage se retira pour lui laisser, comme à l'accoutumée, quelques instants de solitude.
Harnaché dans un costume ni trop cher, ni trop bon marché, tombant parfaitement, son visage ajusté au millimètre pour éveiller la sympathie aussi bien de la ménagère de plus de cinquante ans que du jeune primo-votant, il se sentait prêt.
Même si intérieurement, il était aussi en proie au doute. Car, si la campagne avait été jusqu'ici un grand succès, qui avait sans doute sauvé du gouffre un PND englué dans les affaires, les conflits ethniques et confessionnels, et confronté à une opposition hautement agressive, quelque chose en lui refusait de se taire. Une appréhension, un sentiment que, pour tout ses succès électoraux, il assistait au délitement d'une nation. Que tout était arrivé à un point de rupture. Les espoirs, les craintes et les projets de ses concitoyens. La réputation internationale du Xilinhar. La stabilité de ses institutions. Tout cela.
Claquant de la langue, Chayan Jisingioro écarta ces pensées sombres du devant de son esprit, et se concentra sur le texte de son discours. Ce serait sans doute le plus important de la campagne, ce lui qui devrait faire basculer l'opinion publique d'ordinaire pro-libérale de la capitale dans la camp du PND, et offrir à son parti la majorité au Khurul Suprême.
Et, quelques minutes plus tard, il émergea de sa cabine dans le préfabriqué installé derrière la scène. Son regard embrassa l'état-major de sa campagne, qui l'accompagnerait ce soir sur scène. Son directeur, Ghan Chuzay, sa chef de la communication, Wen Yan, son assistant, Tughlur Hraar, le candidat PND de la circonscription où ils se trouvaient en ce moment, Ulnur Zatü, et le plus important de ses appuis: sa femme, la belle, la patiente, la sage Yönar.
Il leur offrit son meilleur sourire, et déclara:
-C'est bon, on peut y aller.[/justify]