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Posté : lun. mars 19, 2018 6:25 pm
par Joyan
[center][ont]Des kiwis et des Hommes[/ont]

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Le Royaume du Cangamé est avant tout un mélange de 26 millions d'être humains. Chacun a sa destinée. Ses ambitions. Ses vœux. Et chacun construit le Cangamé à sa manière. Dans son coin, chacun grandit, évolue, façonne l'endroit où il vit, et se fait influencer par les personnes qu'il côtoie, les films qu'il voit, les livres qu'il lit, la publicité qu'il reçoit. Et il croise des kiwis.

Posté : lun. mars 19, 2018 6:29 pm
par Joyan
Louis.


[justify]C’était toujours la même chose. Toujours le même problème. Combien valait x sachant que sin(x)=24x²/34y ? Je ne savais pas. De toute façon, à quoi cela me servirait, dans la vie ? Peut être que x valait 4,47, et alors M. Loubin serait content. Peut-être pas. Et ce serait vraiment dommage pour lui. Bon, je me dépêche de finir, et peut-être que je pourrai aller lire mon livre qui traîne sur ma table de chevet depuis trop longtemps déjà.

Il pleuvait. Depuis deux jours. Et fort, en plus. À la météo, ils disent que ça fait trente ans qu’il n’a pas plus autant sur un hiver. Moi, j’ai surtout l’impression que c’est comme ça tout le temps, mais qu’on a besoin de dire que c’est pire pour croire que c’était mieux avant. De toute façon, qu’il pleuve ou pas, je m’ennuierait. En fait, heureusement que mes parents ont de l’argent et qu’ils peuvent m’acheter des livres et tout ce qu’il faut pour que je m’occupe.

Mais si j’étais un gosse comme les autres, si j’étais dans une de ces écoles publiques, qui n’ont pas de moyens, je m’ennuierait sûrement. Ou du moins, je saurais comment m’amuser autrement. C’est ça que je devrais faire, m’amuser autrement. Mais mes parents ont décidé autre chose pour moi. Pour eux, je dois devenir médecin. C’est le seul espoir que j’ai. Et surtout, je dois partir me former ailleurs. En Britonnie, peut être.

Mais moi, partir ? Devenir médecin ? Je hurle de douleur quand je me cogne le petit orteil dans le pied du lit, j’ai peur du cancer dès que je tousse un peu fort, et je devrais soigner des malades, des vrais, des qui ont une pneumonie aigüe ou qui ont choppé la rage dans la forêt ? Sans façon, c’est gentil mais je préfère devenir éboueur.

« Louis, tu viens, on dîne ! »

Déjà ? Il est… bon, d’accord, il est déjà vingt-heures. C’est comme ça ici, dans ce petit domaine hérité de la période coloniale. On dîne à heures fixes, et ça dure longtemps. Sans doute parce que nous sommes francophones, et qu’on a une culture du repas bien préparé qu’on prend en famille.

Je descends les deux étages qui me séparent de la salle à manger. Dans le couloir, les tableaux des ancêtres. Henri Desprès était navigateur. Il reliait souvent Saint-Sébastien à la métropole, avant de finir ses jours ici, et de léguer toute sa fortune à mon arrière-grand-père, Augustin Jules Desprès. Depuis, on hérite, et on ne fait pas grand-chose de plus. Enfin si, mon père possède une exploitation de kiwis, très rentable il paraît. J’en sais pas plus, j’y connais rien moi.

« Bon alors, ça avance ton problème de maths ? » Mon père, et ses sujets de conversations diversifiés. Je hausse les épaules. Toujours la même routine. Toujours savoir à quoi correspondait x. Alors que, dans le fond, je ne savais rien.

C’était décidé, j’irai à la rencontre des gens. Dès que je peux, je pars. Je veux savoir. Connaître le pays. Quand j’aurai résolu cette équation.

Nous mangeons, dans un silence religieux. Le petit Jésus nous regarde, les cotes saillantes sur sa croix de bois.[/justify]

Posté : mar. avr. 24, 2018 9:14 pm
par Joyan
Louis.

Le soleil, la peau brunie, le vent frais du sud. C’étaient ce que les vacances m’inspiraient. Surtout cette année. J’avais enfin pris une résolution dans ma vie. M’enfuir de cette cage dorée, de ce paradis perdu dans lesquels ma famille m’avait placé. Je m’appelle Louis Desprès. Je suis le seul héritier d’un riche propriétaire terrien. Et j’ai résolument envie de faire quelque-chose de ma vie.

Partout autour de moi, le pays est riche de ses populations, fier de ses valeurs, beau de ses paysages. Mais moi, je ne l’ai jamais vu. Je ne suis jamais sorti de chez moi. À la télévision, ils passaient leur temps à faire des reportages un peu partout dans le pays. Ils montraient les côtes ciselées de l’île Victoire. Ils montraient les forêts presque vierges des Trois-Rivières. Ils montraient la dynamique urbaine de New-Warrington. Ils montraient, encore, les plages de l’île aux Baleines. Ils montraient les otaries de l’île Rouge. Ils montraient les pêcheurs des îlots de Jailey. Et moi, je voulais voir.

Ma première étape avait été d’en avertir mes parents. Mon diplôme de premier grade était passé. J’aurais pu m’inscrire à l’université, mes parents avaient largement les moyens de la payer. Partir en Brittonie, je leur avait déjà refusé.

Mais c’est au cours d’un repas qui restera gravé dans ma mémoire longtemps, je l’espère, que j’ai eu l’occasion de tester les limites de mes parents. Cela faisait deux jours que j’avais obtenu mon diplôme. Et je comptais partir le lendemain.

Dans la salle à manger, nous étions attablés. Ma mère apportait les plats, une omelette au jambon, de la salade à la vinaigrette, de la marmelade. Un vin dytolien était encore dans sa bouteille, et mon père se servit sans même me proposer. C’était comme ça, ici. Je commençais à manger, bouchée après bouchée, sans savoir quand parler. Le silence était souvent de mise, au cours des dîners. Puis, au dessert, je leur ai annoncé.

« Comment ? Tu veux partir ! Mais il en est hors de question ! » Mon père s’était montré violent. Mais il n’aurait rien pu y changer. Ma mère, assise en bout de table, ne parlait plus, ne mangeait plus. Mon père reprit.

« Tu vas aller à l’université. Déjà que tu nous as fait faux-bond pour partir en Brittonie. Maintenant, tu veux rater ton avenir ? Il en est hors de question ! Un De Montferrat ! Tu vas faire des études, tu vas devenir docteur !
- C’est pas ce que je veux, papa…
- Mais j’en ai rien à fou… à faire ! Tu sais pas ce que tu veux !
- Si, je ne veux pas faire comme toi ! J’en ai rien à foutre de l’argent, je veux voir le pays. Je veux me rendre compte de ce que c’est que le Cangamé. Je veux pouvoir faire ce que jamais tu n’as fait : m’ouvrir sur les autres, voir d’autres personnes que les De quelque chose ou les Sir machin. Tu vois, c’est pas ça l’idée que je me fais de la vie.
- Mais tu n’en sais rien de la vie ! Tu as à peine 18 ans, t’es même pas majeur ! »

À ce moment là, il commença à lever sa main, comme pour me frapper. Ma mère, larmes aux yeux, le retint.

« Vas-y, frappe-moi. Si tu crois en plus que ça va changer quelque chose ! De toute façon, je pars demain. Avec Paul-É. »

Paul-É, c’était le surnom de Paul-Étienne, mon meilleur ami. Il détestait son prénom, et il avait décidé de me suivre. C’était quelqu’un de passionnant. Il s’intéressait à tout, sauf au cinéma. Ses parents avaient compris son choix, avec le temps, de partir avec moi. Ils me paraissaient tellement plus ouverts que les miens, même s’il avait du faire des concessions. Il leur enverrait des souvenirs régulièrement, et prendrait des nouvelles tous les deux jours. Il m’avait dit qu’il leur avait donné ces garanties pour leur faire plaisir, mais qu’il n’était « absolument pas sûr » de les tenir. Dans son langage, cela voulait dire qu’il ne le ferait pas.

A 6 heures du matin, je m’étais échappé. Un sac de sport en bandoulière, mon sac de randonnée sur le dos. Dans le silence, me parents dormaient encore. Sur la route de campagne, je rejoins Paul-É, et nous attendons le car qui doit nous emmener au port de Saint-Sébastien.