Posté : mer. juin 14, 2017 5:57 pm
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Non-loin de Terrepointe, dans une imprimerie.
C'est une imprimerie qui n'a, a priori, rien de spécial. Tout y est identique de jour en jour : les employés sont les mêmes, les impressions sont les mêmes, le directeur, lui aussi, n'a pas changé depuis vingt-deux ans : Henri Termite. Aujourd'hui septuagénaire, depuis sa loge qui surplombe les machines et les ouvriers à la tâche, il observe silencieusement le train-train du papier, du carton, des énormes bidons d'encre que l'on fait entrer avec force dans les "grandes cracheuses", comme il les appelle. Il observe mais ne pense plus trop - c'est-à-dire que depuis déjà plusieurs années, le rythme est devenu parfaitement régulier, et le même nombre d'ouvrages est produit chaque jour, chaque semaine, chaque mois. Les rares problèmes qui viennent perturber le système dont il a la charge sont facilement pris en main, avec l'aide des autorités locales, parfois nationales, ou de l'Église réformée elle-même.
C'est en effet à l'Église qu'appartient cette usine de quarante-neuf-employés - ou plutôt, à l'une de ses subdivisions, la Société internationale des missionnaires chrétiens. Depuis le début des années 2000, l'imprimerie Hautbois de Terrepointe-La-Neuve imprime des bibles par milliers. Toujours la même traduction : Trad. Marc Favori, docteur en théologie, première fois parue en 1923. La Bible Favori est un incontournable en Nouvelle-Cajanée, où la seule Église réformée compte plus de onze millions de fidèles. On en trouve dans chaque chambre de chaque habitation, d'hôtel ou d'hôpital, dans les salles d'attente des médecins et des avocats, dans toutes les églises, dans tous les bâtiments publics (gratuitement mis à la disposition du public !). Sa couverture rigide en tissu vert de chrome, marquée d'un sobre "LA BIBLE", est depuis plusieurs décennies - plus d'un siècle - parfaitement ancrée dans l'esprit collectif. Une traduction excellente, fidèle aux textes originaux, littérale, d'une qualité et d'une simplicité incomparables, personne n'en doute, à tel point que toutes les autres églises - sauf quelques congrégations baptistes - l'ont adoptée sans discussion. Déclinée aussi en anglais, toujours sous la plume de Marc Favori, son hégémonie est totale en Nouvelle-Cajanée. Bientôt dans le monde ?
C'est donc la Société internationale des missionnaires chrétiens (SIMC) qui a pris la charge de l'impression de la Bible. Cela paraît peut-être trivial, mais le business est immense, car la Bible Favori est distribuée et vendue gratuitement dans le monde entier. Les quatre imprimeries de la SIMC font travailler des dizaines de scieries et des milliers de personnes, pour un chiffre d'affaires qui avoisine les neuf chiffres. Mais l'argent n'est pas tant ce qui importe : il s'agit d'évangéliser. Aujourd'hui, plusieurs centaines (ou plusieurs milliers ? l'information n'est pas publique) de Bibles Favori seront mises en carton et expédiées aux quatre coins du pays. Chaque paroisse dispose d'un stock de plusieurs centaines de bibles, qui se retrouveront, un jour, à l'autre bout du monde, données main en main, lorsque cela est possible, par un missionnaire parti à l'étranger. Mais dans les pays où l'évangélisation est interdite, il ne reste comme recours à la Société internationale des missionnaires chrétiens que la contrebande. C'est une toute autre histoire. Certains sont allés en prison, d'autres ne sont jamais revenus, disparus dans un obscur pays où la possession d'une bible est passible de graves sanctions pénales. Mais qu'importe. "Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi" (Mt 5:11).
Le directeur Termite pense à son petit-fils, âgé de dix-neuf ans. Le pasteur de sa paroisse l'a convaincu de partir évangéliser à l'étranger. Le grand-père a un petit peu d'appréhension : on lui a dit ce matin que le gamin voulait aller répandre la bonne nouvelle dans un pays où "je pourrai concourir pleinement à l'oeuvre du Seigneur". Les sourcils de Termite se froncent. Il sait, lui, ce que ça veut dire. Le petit Thomas ira dans un pays communiste, dans une contrée en guerre, chez des musulmans, peut-être même chez des juifs.
La secrétaire de Termite, une petite grosse aux cheveux gras (mais bien aimable malgré tout) entre dans son bureau. Elle observe son éternel directeur, le visage fermé.
- C'est à propos de votre petit-fils, monsieur Termite ?
Mais il ne répond pas. En bas, les presses continuent de tourner. Le même ronron, et dans un rythme syncopé, parfois, un "clac !".
- Souriez, monsieur Termite ! Quelle bénédiction que d'avoir un petit-fils aussi courageux ! C'est une véritable grâce ! Dieu l'a voulu pour faire cela !
En bas, les presses continueront de tourner. Peut-être que l'une d'elles imprime à cet instant précis la Bible Favori que Thomas utilisera pour évangéliser en territoire hostile. Soudain, il se souvient d'une histoire que lui avait raconté un ami, il y a très longtemps. Un missionnaire parti en Algarbe avait été chassé par les habitants d'un village reculé dans le désert. On lui tira dessus. Sa Bible retint la balle et le sauva ; il revint quelques jours plus tard en Nouvelle-Cajanée, sa mission achevée, pour mourir à la sortie de l'aéroport, percuté par un bus.
La secrétaire était partie, mais Termite était resté là, immobile. Un sourire d'espérance et de reconnaissance avait fini par se dessiner sur son visage. La foi avait repris le dessus, comme Dieu l'avait voulu.
Non-loin de Terrepointe, dans une imprimerie.
C'est une imprimerie qui n'a, a priori, rien de spécial. Tout y est identique de jour en jour : les employés sont les mêmes, les impressions sont les mêmes, le directeur, lui aussi, n'a pas changé depuis vingt-deux ans : Henri Termite. Aujourd'hui septuagénaire, depuis sa loge qui surplombe les machines et les ouvriers à la tâche, il observe silencieusement le train-train du papier, du carton, des énormes bidons d'encre que l'on fait entrer avec force dans les "grandes cracheuses", comme il les appelle. Il observe mais ne pense plus trop - c'est-à-dire que depuis déjà plusieurs années, le rythme est devenu parfaitement régulier, et le même nombre d'ouvrages est produit chaque jour, chaque semaine, chaque mois. Les rares problèmes qui viennent perturber le système dont il a la charge sont facilement pris en main, avec l'aide des autorités locales, parfois nationales, ou de l'Église réformée elle-même.
C'est en effet à l'Église qu'appartient cette usine de quarante-neuf-employés - ou plutôt, à l'une de ses subdivisions, la Société internationale des missionnaires chrétiens. Depuis le début des années 2000, l'imprimerie Hautbois de Terrepointe-La-Neuve imprime des bibles par milliers. Toujours la même traduction : Trad. Marc Favori, docteur en théologie, première fois parue en 1923. La Bible Favori est un incontournable en Nouvelle-Cajanée, où la seule Église réformée compte plus de onze millions de fidèles. On en trouve dans chaque chambre de chaque habitation, d'hôtel ou d'hôpital, dans les salles d'attente des médecins et des avocats, dans toutes les églises, dans tous les bâtiments publics (gratuitement mis à la disposition du public !). Sa couverture rigide en tissu vert de chrome, marquée d'un sobre "LA BIBLE", est depuis plusieurs décennies - plus d'un siècle - parfaitement ancrée dans l'esprit collectif. Une traduction excellente, fidèle aux textes originaux, littérale, d'une qualité et d'une simplicité incomparables, personne n'en doute, à tel point que toutes les autres églises - sauf quelques congrégations baptistes - l'ont adoptée sans discussion. Déclinée aussi en anglais, toujours sous la plume de Marc Favori, son hégémonie est totale en Nouvelle-Cajanée. Bientôt dans le monde ?
C'est donc la Société internationale des missionnaires chrétiens (SIMC) qui a pris la charge de l'impression de la Bible. Cela paraît peut-être trivial, mais le business est immense, car la Bible Favori est distribuée et vendue gratuitement dans le monde entier. Les quatre imprimeries de la SIMC font travailler des dizaines de scieries et des milliers de personnes, pour un chiffre d'affaires qui avoisine les neuf chiffres. Mais l'argent n'est pas tant ce qui importe : il s'agit d'évangéliser. Aujourd'hui, plusieurs centaines (ou plusieurs milliers ? l'information n'est pas publique) de Bibles Favori seront mises en carton et expédiées aux quatre coins du pays. Chaque paroisse dispose d'un stock de plusieurs centaines de bibles, qui se retrouveront, un jour, à l'autre bout du monde, données main en main, lorsque cela est possible, par un missionnaire parti à l'étranger. Mais dans les pays où l'évangélisation est interdite, il ne reste comme recours à la Société internationale des missionnaires chrétiens que la contrebande. C'est une toute autre histoire. Certains sont allés en prison, d'autres ne sont jamais revenus, disparus dans un obscur pays où la possession d'une bible est passible de graves sanctions pénales. Mais qu'importe. "Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi" (Mt 5:11).
Le directeur Termite pense à son petit-fils, âgé de dix-neuf ans. Le pasteur de sa paroisse l'a convaincu de partir évangéliser à l'étranger. Le grand-père a un petit peu d'appréhension : on lui a dit ce matin que le gamin voulait aller répandre la bonne nouvelle dans un pays où "je pourrai concourir pleinement à l'oeuvre du Seigneur". Les sourcils de Termite se froncent. Il sait, lui, ce que ça veut dire. Le petit Thomas ira dans un pays communiste, dans une contrée en guerre, chez des musulmans, peut-être même chez des juifs.
La secrétaire de Termite, une petite grosse aux cheveux gras (mais bien aimable malgré tout) entre dans son bureau. Elle observe son éternel directeur, le visage fermé.
- C'est à propos de votre petit-fils, monsieur Termite ?
Mais il ne répond pas. En bas, les presses continuent de tourner. Le même ronron, et dans un rythme syncopé, parfois, un "clac !".
- Souriez, monsieur Termite ! Quelle bénédiction que d'avoir un petit-fils aussi courageux ! C'est une véritable grâce ! Dieu l'a voulu pour faire cela !
En bas, les presses continueront de tourner. Peut-être que l'une d'elles imprime à cet instant précis la Bible Favori que Thomas utilisera pour évangéliser en territoire hostile. Soudain, il se souvient d'une histoire que lui avait raconté un ami, il y a très longtemps. Un missionnaire parti en Algarbe avait été chassé par les habitants d'un village reculé dans le désert. On lui tira dessus. Sa Bible retint la balle et le sauva ; il revint quelques jours plus tard en Nouvelle-Cajanée, sa mission achevée, pour mourir à la sortie de l'aéroport, percuté par un bus.
La secrétaire était partie, mais Termite était resté là, immobile. Un sourire d'espérance et de reconnaissance avait fini par se dessiner sur son visage. La foi avait repris le dessus, comme Dieu l'avait voulu.