Posté : lun. févr. 20, 2017 7:04 pm
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Episode 1 : Dans l’ombre de Pan Ranong[/center]
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L’éclairage public avait été supprimé depuis longtemps dans les principaux quartiers de Pan Ranong. La lumière diffusée par les enseignes publicitaires et par les grosses cylindrées de la jet-set sengaïaise suffisaient amplement à y voir clair. Du moins, si l’on restait sur le trottoir. Entre les buildings serpentaient de nombreuses ruelles sombres, réservées normalement au dépôt des ordures pour faciliter le travail des éboueurs –et surtout faire en sorte qu’ils n’entrent pas en contact avec les businessmen et les banquiers du centre-ville-. Ces ruelles n’attiraient jamais l’attention, jamais. Quand on y jetait un regard, et c’est vraiment quand on n’avait rien d’autre à faire, on y apercevait des poubelles, des chats de gouttière, des couples discrets, des rats ou, précisément, des éboueurs. A priori, on n’avait rien à y faire. La question qui se pose alors, c’est pourquoi une silhouette sombre semblait s’y diriger en ce moment même ? Oh, bien sûr, c’est peut-être quelqu’un qui prend un raccourci, ou un délicat amant qui va attendre sa bien-aimée. Et pourtant, cet homme venait de sortir d’une limousine des plus belles du centre-ville. Depuis quand un homme de son rang aurait-il besoin de se cacher avec une femme ? Ou pire encore, de prendre des raccourcis humides et sales alors qu’il roule en limousine ? Ça n’avait pas de sens, a priori.
Il consulta sa montre : il était 3h24. Il leva les yeux vers la 18ème Avenue qu’il venait de descendre, la plus grande de tout Pan Ranong et de tout le Sengaï. Il remarqua qu’il ne voyait pas le ciel, sauf à faire un angle droit avec sa nuque. Tout autour de lui, les tours lui cachaient l’horizon ou même toute vue dégagée. Il devait plisser encore plus ses yeux d’asiatique pour ne pas être ébloui par les lumières des slogans qui dansaient autour de lui : « Sengaï Rathnar », « Five Stars Hotel », « Sengaï Rithfaï », « International Credit »… Il remonta les épaulettes de sa veste de costard et se dirigea vers l’une de nos ruelles. A peine entré, il fut étonné du contraste qu’il y avait : toutes les lumières et tous les bruits de Pan Ranong avaient disparu, comme s’ils avaient refusé de le suivre là où il allait. Ils s’étaient arrêtés à l’entrée de la ruelle, cédant la place à l’odeur rance des poubelles et à l’obscurité de la nuit qui là, avait tous ses droits. L’homme zigzagua entre les poubelles, brisa un rat avec le talon et s’enfonça encore plus dans le noir. Il mit la main à sa poche pour y chercher sa lampe-torche. Il effleura son holster au passage et en profita pour vérifier que son arme était bien là. La lampe éclairait puissamment, elle avait coûté cinq fois le salaire d’un paysan tibétain, quand même. L’homme suivait chaque bifurcation de la ruelle jusqu’à arriver à un endroit particulier : une grande poubelle verte avec des inscriptions à moitié effacées en thaï. Vide, l’homme puis la repousser avec un simple coup de pied. Elle cachait une plaque d’égouts rouillée mais visiblement souvent enlevée. Après avoir regardé dans toutes les directions possibles, et c’était vite fait, il retira la plaque et s’engouffra dans les intestins de l’une des plus grandes villes du monde.
Les catacombes de Pan Ranong ne ressemblaient pas du tout à ce à quoi on pourrait s’attendre d’un réseau d’égouts. Nettoyer les ordures, quelles qu’elles soient, c’était une tâche ingrate mais qui contribuait à la propreté, et donc à la beauté, et donc au bien-être de la société. Ainsi, les égouts étaient un endroit relativement bien entretenu. Les journaliers tibétains ou népalais qui descendaient de leurs montagnes pour gagner un peu d’argent pouvaient facilement recevoir comme job de récurer les égouts, même s’ils subissaient depuis peu la concurrence des étudiants désargentés qui devaient payer leurs études. Notre homme était passé en quelques minutes d’une limousine aux égouts de la capitale. Ses pas résonnaient tout autour de lui. Il marchait désormais à côté d’un filet d’eau brunâtre en prenant bien garde de l’éviter. Il descendit quelques échelles, boxa un autre rat du pied et s’enfonçant toujours plus profondément dans les entrailles de Pan Ranong. Le trajet fut long, d’autant plus qu’il semblait suivre une route particulière, malgré les multiples embranchements. Il arriva devant une bouche d’environ deux mètres de diamètre, comme il y en avait partout. Elle était barrée d’une grille et un filet de liquide en sortait. Cette fois-ci, il s’agenouilla, trempa ses doigts dans le liquide et le porta à ses narines. Ce n’était pas un mélange de pisse et d’eau de vaisselle, c’était de l’eau coupée avec du vin. C’était le bon endroit. Il prit sa lampe-torche et appuya alternativement sur ON et OFF en visant le fond du boyau. Des pas retentirent alors, des pas qui n’étaient pas les siens.
Une voix : «เจ้าชายคุกเข่าก่อนที่สิ่งที่คุณมีอะไรบ้าง ? »
L’homme : «ว่าเจ้านายของฉัน »
La grille grinça et s’ouvrit lentement. Aucun corps ne matérialisa la voix que l’on venait d’entendre. L’homme avança, droit devant cette fois-ci. Ce boyau n’était pas comme les autres. Il n’avait comme ramification que quelques exèdres régulières. L’homme vit enfin une lumière loin devant lui. Une porte. Il toqua, et elle s’ouvrit dans la seconde. C’est alors qu’il dut à nouveau plisser les yeux. L’effet ressenti dans la ruelle s’était à nouveau inversé : la lumière était à nouveau éblouissante et l’air à nouveau chargée d’odeurs de centre-ville. Un bout de civilisation dans les catacombes. L’homme entra dans ce qui était une grande pièce comme on n’en voyait jamais ailleurs. Sur le sol, appuyées contre les murs, se trouvaient d’immenses liasses de billets de banque, des millions de roupies sengaïaises, entassées comme de vulgaires cartons. Au centre, un bureau derrière lequel se tenait un homme. Il avait des lunettes noires, question de style plus que de soleil, et portait un costard comme n’importe quel homme bien de Pan Ranong. Sa chemise, cependant, était ouverte jusqu’à ses pectoraux, ce qui était pour le coup très mal vu aux yeux de la jet-set sengaïaise, car mal vu aux yeux des businessmen du monde entier. Il avait une cigarette en bouche et comptait des billets devant lui. Lorsque l’homme entra dans la pièce, il porta les doigts à sa cigarette, tira une latte et la jeta par terre. Elle enflamma une liasse de billets, dans l’indifférence la plus totale. Il expira une volute de fumée et regarda l’homme qui venait d’entrer.
L’homme : « Tu viens de mettre le feu à dix mille roupies, Chayan »
Chayan : « J’en brûlerais dix mille de plus pour ce que tu as à me dire aujourd’hui »
-Tu t’attends vraiment à de bonnes nouvelles ?
Le dénommé Chayan pinça ses lèvres et regarda le plafond.
-Avec qui étais-tu ? »
-Un cadre de Sengaï Thnakar. Il a bien voulu discuter mais il m’a dit que sa hiérarchie s’y refuserait »
-Tu sais… que nous avons éperdument besoin d’un placement en bourse »
-Oui, je le sais. Mais tant que l’origine de l’argent que l’on veut investir n’est pas claire pour la banque Sengaï Thnakar, ils nous refuseront l’achat d’actions »
-Au 21ème siècle, on ne peut plus payer de putains d’actions en cash ? »
-Cette pièce est tapissée de fric. Tant que tu dis pas d’où il vient, aucun trader ne le jouera »
-Ecoute moi bien, frère, le gouvernement a ouvert notre économie à tous les fils de pute du monde entier. Il n’est pas question qu’on n’en profite pas, tu m’as entendu ? »
-Il faut varier le business, c’est tout »
-Tu diras ça au maître le mois prochain »
-Evidemment »
-Tu as déjà des idées ? Il aime ça, les idées, surtout lorsqu’elles accompagnent des plans d’action »
-La poudre, c’est dépassé. C’est plus ce qu’ils recherchent. Faut mieux que ça, faut plus que ça ».
-Nos petits réseaux de coke et de hash fonctionnent très bien »
-Et comment tu justifies le fric que tu te fais avec ça devant le banquier ? »
-OK, soit. Alors où veux-tu que des hommes comme nous se fassent de l’argent légalement ? »
-Légalement ? Nulle part. Mais il y a plein de bonshommes qui le feront pour nous »
-Comment ? »
-Je connais le monde des affaires maintenant. Ces mecs-là sont des camés, ils sont complètement sur une autre planète. Il faut jouer là-dessus, investir leur univers parallèle avant d’investir dans le nôtre »
-Et donc, comment ? »
-Ils sont camés à la drogue, au fric et aux putes. On leur fournit le premier, comme tu le sais très bien. Si on leur fournit les deux autres, on les tiendra par les couilles »
-Donc toi, tu veux qu’on fasse fructifier le pognon en tenant en laisse des businessmen qui bosseront pour nous ? »
-Le chien ne mord pas la main qui lui tend sa gamelle »
-Ils blanchiront notre argent, et nous en gagnerons plus encore, légal celui-ci. Ok, donc tu veux leur fournir du fric et des putes ? Ils en ont déjà, et des milliers, voire des milliards, et je ne parle pas que du fric »
-Il faut créer le besoin si tu veux vendre. Qui sont ces hommes, fondamentalement ? Des riches à enrichir. Ils ont du fric, mais ils en veulent plus. Propose leur un moyen d’optimiser leurs profits et ils te tireront le haricot »
-Je te rappelle qu’on est en train de discuter dans des égouts, qu’est-ce que tu veux qu’on aille offrir aux hommes les plus riches du pays ? »
-Est-ce que tu sors de ces égouts parfois ? »
-Seulement si le maître le veut »
-Apprends alors que la Ventélie change. Des milliers de personnes sautent dans des bateaux pour nous rejoindre. Des migrants, qu’ils appellent ça »
-Ils vont pas plutôt au Lianwa ? »
-Sauf si quelqu’un les fait changer de bord »
-Et tu vas faire quoi avec ces gens-là ? »
-De l’argent, beaucoup d’argent, et propre comme ta chemise »
-Si tu veux bien arrêter de te prendre pour Lao Tseu et parler franchement… »
-Tu prends les migrants, ou tu vas les chercher. Tu les envoies dans les usines des riches gars du CBD de Pan Ranong, où ils leur feront faire de grosses économies sur la main d’œuvre. T’as compris ? Et pour les putes, tu leur donnes leurs filles et leurs femmes »
-Moi qui croyais être un fou en voulant vendre de la cocaïne, je dois passer pour un putain de crevard là non ? Du trafic d'être humains, putain ! »
-Rien n’est fait »
-Les mecs que tu veux vendre dans les usines ne sont pas Sengaïais, comment tu les feras travailler ici ? »
-Il faudra créer les conditions administratives pour. Les législatives approchent »
-Tu verras ça le mois prochain avec le maître. Si ça marche, frère, on est en train de devenir des putains de bandits »
-Comme si on avait besoin de ça pour être des voyous ».
Chayan reprit une cigarette et l’alluma. Il prit deux billets de mille roupies et les brûla le plus calmement du monde. Il regarda l’homme qui se tenait toujours debout devant lui. S’enfonçant dans son fauteuil, il eut un sourire, un immense sourire malsain qui montrait ses dents aussi jaunes que sa peau. L’homme lui rendit son sourire, ajoutant la satisfaction au fond de ses yeux.
La clandestinité définissait l’essence même de l’organisation des Triades, et pourtant, des égouts de Pan Ranong s’apprêtait à naître un empire financier underground qui ferait trembler la Ventélie. C’est du moins comme ça que se l’imaginait l’homme qui quittait à présent les catacombes. Plus qu’à espérer que le maître, lui, approuverait.
Episode 1 : Dans l’ombre de Pan Ranong[/center]
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L’éclairage public avait été supprimé depuis longtemps dans les principaux quartiers de Pan Ranong. La lumière diffusée par les enseignes publicitaires et par les grosses cylindrées de la jet-set sengaïaise suffisaient amplement à y voir clair. Du moins, si l’on restait sur le trottoir. Entre les buildings serpentaient de nombreuses ruelles sombres, réservées normalement au dépôt des ordures pour faciliter le travail des éboueurs –et surtout faire en sorte qu’ils n’entrent pas en contact avec les businessmen et les banquiers du centre-ville-. Ces ruelles n’attiraient jamais l’attention, jamais. Quand on y jetait un regard, et c’est vraiment quand on n’avait rien d’autre à faire, on y apercevait des poubelles, des chats de gouttière, des couples discrets, des rats ou, précisément, des éboueurs. A priori, on n’avait rien à y faire. La question qui se pose alors, c’est pourquoi une silhouette sombre semblait s’y diriger en ce moment même ? Oh, bien sûr, c’est peut-être quelqu’un qui prend un raccourci, ou un délicat amant qui va attendre sa bien-aimée. Et pourtant, cet homme venait de sortir d’une limousine des plus belles du centre-ville. Depuis quand un homme de son rang aurait-il besoin de se cacher avec une femme ? Ou pire encore, de prendre des raccourcis humides et sales alors qu’il roule en limousine ? Ça n’avait pas de sens, a priori.
Il consulta sa montre : il était 3h24. Il leva les yeux vers la 18ème Avenue qu’il venait de descendre, la plus grande de tout Pan Ranong et de tout le Sengaï. Il remarqua qu’il ne voyait pas le ciel, sauf à faire un angle droit avec sa nuque. Tout autour de lui, les tours lui cachaient l’horizon ou même toute vue dégagée. Il devait plisser encore plus ses yeux d’asiatique pour ne pas être ébloui par les lumières des slogans qui dansaient autour de lui : « Sengaï Rathnar », « Five Stars Hotel », « Sengaï Rithfaï », « International Credit »… Il remonta les épaulettes de sa veste de costard et se dirigea vers l’une de nos ruelles. A peine entré, il fut étonné du contraste qu’il y avait : toutes les lumières et tous les bruits de Pan Ranong avaient disparu, comme s’ils avaient refusé de le suivre là où il allait. Ils s’étaient arrêtés à l’entrée de la ruelle, cédant la place à l’odeur rance des poubelles et à l’obscurité de la nuit qui là, avait tous ses droits. L’homme zigzagua entre les poubelles, brisa un rat avec le talon et s’enfonça encore plus dans le noir. Il mit la main à sa poche pour y chercher sa lampe-torche. Il effleura son holster au passage et en profita pour vérifier que son arme était bien là. La lampe éclairait puissamment, elle avait coûté cinq fois le salaire d’un paysan tibétain, quand même. L’homme suivait chaque bifurcation de la ruelle jusqu’à arriver à un endroit particulier : une grande poubelle verte avec des inscriptions à moitié effacées en thaï. Vide, l’homme puis la repousser avec un simple coup de pied. Elle cachait une plaque d’égouts rouillée mais visiblement souvent enlevée. Après avoir regardé dans toutes les directions possibles, et c’était vite fait, il retira la plaque et s’engouffra dans les intestins de l’une des plus grandes villes du monde.
Les catacombes de Pan Ranong ne ressemblaient pas du tout à ce à quoi on pourrait s’attendre d’un réseau d’égouts. Nettoyer les ordures, quelles qu’elles soient, c’était une tâche ingrate mais qui contribuait à la propreté, et donc à la beauté, et donc au bien-être de la société. Ainsi, les égouts étaient un endroit relativement bien entretenu. Les journaliers tibétains ou népalais qui descendaient de leurs montagnes pour gagner un peu d’argent pouvaient facilement recevoir comme job de récurer les égouts, même s’ils subissaient depuis peu la concurrence des étudiants désargentés qui devaient payer leurs études. Notre homme était passé en quelques minutes d’une limousine aux égouts de la capitale. Ses pas résonnaient tout autour de lui. Il marchait désormais à côté d’un filet d’eau brunâtre en prenant bien garde de l’éviter. Il descendit quelques échelles, boxa un autre rat du pied et s’enfonçant toujours plus profondément dans les entrailles de Pan Ranong. Le trajet fut long, d’autant plus qu’il semblait suivre une route particulière, malgré les multiples embranchements. Il arriva devant une bouche d’environ deux mètres de diamètre, comme il y en avait partout. Elle était barrée d’une grille et un filet de liquide en sortait. Cette fois-ci, il s’agenouilla, trempa ses doigts dans le liquide et le porta à ses narines. Ce n’était pas un mélange de pisse et d’eau de vaisselle, c’était de l’eau coupée avec du vin. C’était le bon endroit. Il prit sa lampe-torche et appuya alternativement sur ON et OFF en visant le fond du boyau. Des pas retentirent alors, des pas qui n’étaient pas les siens.
Une voix : «เจ้าชายคุกเข่าก่อนที่สิ่งที่คุณมีอะไรบ้าง ? »
L’homme : «ว่าเจ้านายของฉัน »
La grille grinça et s’ouvrit lentement. Aucun corps ne matérialisa la voix que l’on venait d’entendre. L’homme avança, droit devant cette fois-ci. Ce boyau n’était pas comme les autres. Il n’avait comme ramification que quelques exèdres régulières. L’homme vit enfin une lumière loin devant lui. Une porte. Il toqua, et elle s’ouvrit dans la seconde. C’est alors qu’il dut à nouveau plisser les yeux. L’effet ressenti dans la ruelle s’était à nouveau inversé : la lumière était à nouveau éblouissante et l’air à nouveau chargée d’odeurs de centre-ville. Un bout de civilisation dans les catacombes. L’homme entra dans ce qui était une grande pièce comme on n’en voyait jamais ailleurs. Sur le sol, appuyées contre les murs, se trouvaient d’immenses liasses de billets de banque, des millions de roupies sengaïaises, entassées comme de vulgaires cartons. Au centre, un bureau derrière lequel se tenait un homme. Il avait des lunettes noires, question de style plus que de soleil, et portait un costard comme n’importe quel homme bien de Pan Ranong. Sa chemise, cependant, était ouverte jusqu’à ses pectoraux, ce qui était pour le coup très mal vu aux yeux de la jet-set sengaïaise, car mal vu aux yeux des businessmen du monde entier. Il avait une cigarette en bouche et comptait des billets devant lui. Lorsque l’homme entra dans la pièce, il porta les doigts à sa cigarette, tira une latte et la jeta par terre. Elle enflamma une liasse de billets, dans l’indifférence la plus totale. Il expira une volute de fumée et regarda l’homme qui venait d’entrer.
L’homme : « Tu viens de mettre le feu à dix mille roupies, Chayan »
Chayan : « J’en brûlerais dix mille de plus pour ce que tu as à me dire aujourd’hui »
-Tu t’attends vraiment à de bonnes nouvelles ?
Le dénommé Chayan pinça ses lèvres et regarda le plafond.
-Avec qui étais-tu ? »
-Un cadre de Sengaï Thnakar. Il a bien voulu discuter mais il m’a dit que sa hiérarchie s’y refuserait »
-Tu sais… que nous avons éperdument besoin d’un placement en bourse »
-Oui, je le sais. Mais tant que l’origine de l’argent que l’on veut investir n’est pas claire pour la banque Sengaï Thnakar, ils nous refuseront l’achat d’actions »
-Au 21ème siècle, on ne peut plus payer de putains d’actions en cash ? »
-Cette pièce est tapissée de fric. Tant que tu dis pas d’où il vient, aucun trader ne le jouera »
-Ecoute moi bien, frère, le gouvernement a ouvert notre économie à tous les fils de pute du monde entier. Il n’est pas question qu’on n’en profite pas, tu m’as entendu ? »
-Il faut varier le business, c’est tout »
-Tu diras ça au maître le mois prochain »
-Evidemment »
-Tu as déjà des idées ? Il aime ça, les idées, surtout lorsqu’elles accompagnent des plans d’action »
-La poudre, c’est dépassé. C’est plus ce qu’ils recherchent. Faut mieux que ça, faut plus que ça ».
-Nos petits réseaux de coke et de hash fonctionnent très bien »
-Et comment tu justifies le fric que tu te fais avec ça devant le banquier ? »
-OK, soit. Alors où veux-tu que des hommes comme nous se fassent de l’argent légalement ? »
-Légalement ? Nulle part. Mais il y a plein de bonshommes qui le feront pour nous »
-Comment ? »
-Je connais le monde des affaires maintenant. Ces mecs-là sont des camés, ils sont complètement sur une autre planète. Il faut jouer là-dessus, investir leur univers parallèle avant d’investir dans le nôtre »
-Et donc, comment ? »
-Ils sont camés à la drogue, au fric et aux putes. On leur fournit le premier, comme tu le sais très bien. Si on leur fournit les deux autres, on les tiendra par les couilles »
-Donc toi, tu veux qu’on fasse fructifier le pognon en tenant en laisse des businessmen qui bosseront pour nous ? »
-Le chien ne mord pas la main qui lui tend sa gamelle »
-Ils blanchiront notre argent, et nous en gagnerons plus encore, légal celui-ci. Ok, donc tu veux leur fournir du fric et des putes ? Ils en ont déjà, et des milliers, voire des milliards, et je ne parle pas que du fric »
-Il faut créer le besoin si tu veux vendre. Qui sont ces hommes, fondamentalement ? Des riches à enrichir. Ils ont du fric, mais ils en veulent plus. Propose leur un moyen d’optimiser leurs profits et ils te tireront le haricot »
-Je te rappelle qu’on est en train de discuter dans des égouts, qu’est-ce que tu veux qu’on aille offrir aux hommes les plus riches du pays ? »
-Est-ce que tu sors de ces égouts parfois ? »
-Seulement si le maître le veut »
-Apprends alors que la Ventélie change. Des milliers de personnes sautent dans des bateaux pour nous rejoindre. Des migrants, qu’ils appellent ça »
-Ils vont pas plutôt au Lianwa ? »
-Sauf si quelqu’un les fait changer de bord »
-Et tu vas faire quoi avec ces gens-là ? »
-De l’argent, beaucoup d’argent, et propre comme ta chemise »
-Si tu veux bien arrêter de te prendre pour Lao Tseu et parler franchement… »
-Tu prends les migrants, ou tu vas les chercher. Tu les envoies dans les usines des riches gars du CBD de Pan Ranong, où ils leur feront faire de grosses économies sur la main d’œuvre. T’as compris ? Et pour les putes, tu leur donnes leurs filles et leurs femmes »
-Moi qui croyais être un fou en voulant vendre de la cocaïne, je dois passer pour un putain de crevard là non ? Du trafic d'être humains, putain ! »
-Rien n’est fait »
-Les mecs que tu veux vendre dans les usines ne sont pas Sengaïais, comment tu les feras travailler ici ? »
-Il faudra créer les conditions administratives pour. Les législatives approchent »
-Tu verras ça le mois prochain avec le maître. Si ça marche, frère, on est en train de devenir des putains de bandits »
-Comme si on avait besoin de ça pour être des voyous ».
Chayan reprit une cigarette et l’alluma. Il prit deux billets de mille roupies et les brûla le plus calmement du monde. Il regarda l’homme qui se tenait toujours debout devant lui. S’enfonçant dans son fauteuil, il eut un sourire, un immense sourire malsain qui montrait ses dents aussi jaunes que sa peau. L’homme lui rendit son sourire, ajoutant la satisfaction au fond de ses yeux.
La clandestinité définissait l’essence même de l’organisation des Triades, et pourtant, des égouts de Pan Ranong s’apprêtait à naître un empire financier underground qui ferait trembler la Ventélie. C’est du moins comme ça que se l’imaginait l’homme qui quittait à présent les catacombes. Plus qu’à espérer que le maître, lui, approuverait.