Posté : ven. mai 09, 2014 4:26 pm
<center>[img]http://www.hapshack.com/images/19K63.png[/img]
Amenecer en Epsom - Dawn in Epsom - Crépuscule à Epsom
Merci à Ramiro pour l'idée, les idées et les conseils</center>
Juan jetait ses derniers cartons sur le sol de son salon. De lourdes cernes laissaient deviner les dix heures d'avion qu'il eut à subir d'Hispalis à Epsom, ville universitaire des Adélaïdes, centrée autour de la prestigieuse Université d'Epsom qui faisait la fierté de l'éducation de l'archipel. Alors qu'il organisait vaguement les monceaux d'objets qu'il avait apporté avec lui, le propriétaire de la maison - un vieil Adélaïdien bedonnant, mal rasé mais fort sympathique - lui faisait faire le tour du propriétaire.
- Ici, la chambre. La salle de bains est adjacente. Les toilettes sont juste là.
Juan regarde le sol des water closets, dubitatif.
- C'est de la moquette ? demande-t-il, comme s'il était en face d'une abomination hygiénique au regard des standards numanciens.
- Oui. Charmant, n'est-ce pas ? Ma femme l'a installée il y a six ans.
Juan remercia le propriétaire qui partit du quartier à bord d'une merveilleuse voiture shawiricoise. Lui resta assis, contemplant le doux soleil des tropiques, une lettre à la main.
[quote]De : University of Epsom, Department of Linguistics and Civilization - 1, University Ave - Epsom, 03, Adélaïdes
À : Juan Méndez Garaicoechea de Garay, Calle de Bravo Murillo, 232, 29155, Hispalis, Numancia
Monsieur,
C'est avec honneur que nous confirmons par la présente que le poste de Professeur de langue et de civilisation hispaniques vous est accordé par l'honorable doyen de l'université.
Ci-joint l'intégralité des documents dont vous aurez besoin pour votre carte de résident, le voyage en avion et votre arrivée à Epsom.[/quote]
Il la relisait à plusieurs reprises un sourire au lèvre. Juan avait postulé pour le poste de professeur dans douze universités, dont dix numanciennes. Mais la concurrence était rude dans son domaine au sein du Royaume canoviste, d'autant que les études supérieures n'y étaient pas réservées à une petite élite. L'université de Stepro, en Shawiricie, l'aurait bien embauché mais en raison de la crise qui frappait le pays depuis plusieurs années, le doyen avait du faire de nombreuses coupes budgétaires. Et les départements les moins productifs, dont celui des civilisations et des langues, en avaient le plus souffert. Finalement, l'université d'Epsom l'avait accepté. La meilleure université de Polynésie, disait-il.
Alors qu'il relevait la tête, un jeune homme d'une vingtaine d'années s'approchait de lui, un plat recouvert de cellophane.
- Je... je n'ai rien commandé, bredouilla Juan qui, s'il savait parler anglais, était encore un peu abasourdi par le décalage horaire.
- Vous n'avez rien commandé ? C'est... c'est ma mère qui me charge de vous le donner. Bienvenue dans le quartier.
Juan le reluqua quelques instants puis se saisit du plat, remerciant chaleureusement le jeune homme aux cheveux blonds. Dans l'heure qui suivit, une dizaine de personnes vinrent voir le nouveau du quartier : "I heard he was a Numancian", se disaient les commères sexagénaires au téléphone. Et rapidement, le réfrigérateur de Juan se remplit de plats offerts par les voisins.
Alors qu'il se posait dans son canapé, cherchant à allumer la télévision, un homme d'une forte carrure entra sans prévenir dans la maison.
- Kia ora !
- Kia what ? Et... qui êtes-vous ?
- Kia ora. Bonjour en moriori. Ah, je vois, vous n'avez pas encore été... acclimaté. Ca va venir. Vous m'offrez une bière ?
- Avec plaisir, mais qui êtes-vous ?
- Moi ? Le gardien du quartier, pourquoi ?
Les yeux de Juan se fixèrent sur la ceinture de l'homme en face de lui.
- Vous êtes armé ?!
- Eh bien... je suis le gardien du quartier, répondit ce dernier, comme avouant l'évidence.
- En quoi cela consiste-t-il ? Il n'y a pas d'officiers, ici ?
- Officiers ?, questionna le gardien.
- Officiers de police.
- Ah, officiers de police. Vous voulez dire rangers. Ce sont les policiers d'ici. Et si, il y en a à chaque coin de rue. Mais mon petit, c'est un droit fondamental que de défendre son quartier, armé qui plus est. Venez avec moi un soir, si ça vous tente.
- Je... j'y réfléchirai. Vous entrez souvent dans les maisons des gens sans... frapper ?
Le gardien fit les yeux ronds.
- Eh bien... oui. Je suis l'gardien.
- Écoutez, sir, je vous remercie pour la visite. J'imagine aisément que vous vouliez faire connaissance. J'en serais ravi, mais une autre fois, je viens de subir dix heures de vol. J'ai réellement besoin de repos. Si cela ne vous ennuie pas, nous reprendrons cette conversation une autre fois, all right ?
- Pai !
- Pai ?
- Ok en moriori. Bon sang, achetez-vous un dictionnaire, vous allez être perdu.
Juan s'enfonça dans son canapé. La télévision ne fonctionnait pas, l'abonnement avait dû être résilié. Se laissant glisser dans un sommeil réparateur, il songea aux lumières des palais d'Hispalis, au doux ronronnement de la circulation sur la Gran Vía et aux cris des vendeurs de billets de loterie en bas de son ancien appartement.
Le vol fut long. Il avait quitté l'aéroport Quique de Valdepeñas d'Hispalis pour rejoindre l'aéroport Lisa Rutheford de Port Louis, où il put profiter d'une escale de huit heures. Assez pour parcourir la ville : ses buildings, ses parcs, ses plages, ses magasins, ses artères, sa vie. Fermer les yeux à Port Louis, c'est se détacher du monde : l'humidité et la chaleur nous trompent et nous font croire sur une île déserte. Mais à l'ouverture des paupières, c'est une Hellington en miniature que l'on a en face des yeux. Les 4x4, les berlines, les taxis jaunes, les hommes en costume parcourant les trottoirs. Il était trois heures de l'après-midi et après quelques minutes passées sur Queen Street, la rue principale de Port Louis, il fut frappé par un détail. Tout le monde mangeait. À n'importe quelle heure. Et n'importe quoi. Des hot-dogs, des burgers, des frites, des fish'n'chips, absolument tout le monde, du petit au grand, avait quelque chose à la bouche. Comme si, sur cet archipel isolé, loin de tout pair anglo-saxon, les Adélaïdiens avaient tout dû faire dans l'excès et dans la copie du Pelabssa. Il songea néanmoins que les Numanciens aimaient aussi manger à toute heure - depuis les amateurs de tapas jusqu'aux fins gourmets des restaurants gastronomiques. Pas le même genre de nourriture, en somme...
Puis, à mesure que l'on marche dans les rues de Port Louis, le visage des Adélaïdes se dévoile. Les armureries à chaque coin de rue, les policiers à chaque croisement, les hordes de queers et de bedonnants pères de famille, des immigrés raksasans, des Moriori, des blancs, le bourdonnement incessant des voitures et la musique s'échappant de chaque magasin. À Port Louis, à l'inverse d'Hispalis, le gouvernement local n'imposait aucun plan d'urbanisme. La ville s'était développée de manière totalement anarchique : un building flambant neuf côtoyait un immeuble délabré, un sex-shop se collait au flanc d'un poste de police. Les grands boulevards d'Hispalis, depuis la Gran Vía jusqu'à la rue d'Alcalá, lui manquaient, mais la sensation d'avoir quelque chose à découvrir ici l'excitait.
Amenecer en Epsom - Dawn in Epsom - Crépuscule à Epsom
Merci à Ramiro pour l'idée, les idées et les conseils</center>
Juan jetait ses derniers cartons sur le sol de son salon. De lourdes cernes laissaient deviner les dix heures d'avion qu'il eut à subir d'Hispalis à Epsom, ville universitaire des Adélaïdes, centrée autour de la prestigieuse Université d'Epsom qui faisait la fierté de l'éducation de l'archipel. Alors qu'il organisait vaguement les monceaux d'objets qu'il avait apporté avec lui, le propriétaire de la maison - un vieil Adélaïdien bedonnant, mal rasé mais fort sympathique - lui faisait faire le tour du propriétaire.
- Ici, la chambre. La salle de bains est adjacente. Les toilettes sont juste là.
Juan regarde le sol des water closets, dubitatif.
- C'est de la moquette ? demande-t-il, comme s'il était en face d'une abomination hygiénique au regard des standards numanciens.
- Oui. Charmant, n'est-ce pas ? Ma femme l'a installée il y a six ans.
Juan remercia le propriétaire qui partit du quartier à bord d'une merveilleuse voiture shawiricoise. Lui resta assis, contemplant le doux soleil des tropiques, une lettre à la main.
[quote]De : University of Epsom, Department of Linguistics and Civilization - 1, University Ave - Epsom, 03, Adélaïdes
À : Juan Méndez Garaicoechea de Garay, Calle de Bravo Murillo, 232, 29155, Hispalis, Numancia
Monsieur,
C'est avec honneur que nous confirmons par la présente que le poste de Professeur de langue et de civilisation hispaniques vous est accordé par l'honorable doyen de l'université.
Ci-joint l'intégralité des documents dont vous aurez besoin pour votre carte de résident, le voyage en avion et votre arrivée à Epsom.[/quote]
Il la relisait à plusieurs reprises un sourire au lèvre. Juan avait postulé pour le poste de professeur dans douze universités, dont dix numanciennes. Mais la concurrence était rude dans son domaine au sein du Royaume canoviste, d'autant que les études supérieures n'y étaient pas réservées à une petite élite. L'université de Stepro, en Shawiricie, l'aurait bien embauché mais en raison de la crise qui frappait le pays depuis plusieurs années, le doyen avait du faire de nombreuses coupes budgétaires. Et les départements les moins productifs, dont celui des civilisations et des langues, en avaient le plus souffert. Finalement, l'université d'Epsom l'avait accepté. La meilleure université de Polynésie, disait-il.
Alors qu'il relevait la tête, un jeune homme d'une vingtaine d'années s'approchait de lui, un plat recouvert de cellophane.
- Je... je n'ai rien commandé, bredouilla Juan qui, s'il savait parler anglais, était encore un peu abasourdi par le décalage horaire.
- Vous n'avez rien commandé ? C'est... c'est ma mère qui me charge de vous le donner. Bienvenue dans le quartier.
Juan le reluqua quelques instants puis se saisit du plat, remerciant chaleureusement le jeune homme aux cheveux blonds. Dans l'heure qui suivit, une dizaine de personnes vinrent voir le nouveau du quartier : "I heard he was a Numancian", se disaient les commères sexagénaires au téléphone. Et rapidement, le réfrigérateur de Juan se remplit de plats offerts par les voisins.
Alors qu'il se posait dans son canapé, cherchant à allumer la télévision, un homme d'une forte carrure entra sans prévenir dans la maison.
- Kia ora !
- Kia what ? Et... qui êtes-vous ?
- Kia ora. Bonjour en moriori. Ah, je vois, vous n'avez pas encore été... acclimaté. Ca va venir. Vous m'offrez une bière ?
- Avec plaisir, mais qui êtes-vous ?
- Moi ? Le gardien du quartier, pourquoi ?
Les yeux de Juan se fixèrent sur la ceinture de l'homme en face de lui.
- Vous êtes armé ?!
- Eh bien... je suis le gardien du quartier, répondit ce dernier, comme avouant l'évidence.
- En quoi cela consiste-t-il ? Il n'y a pas d'officiers, ici ?
- Officiers ?, questionna le gardien.
- Officiers de police.
- Ah, officiers de police. Vous voulez dire rangers. Ce sont les policiers d'ici. Et si, il y en a à chaque coin de rue. Mais mon petit, c'est un droit fondamental que de défendre son quartier, armé qui plus est. Venez avec moi un soir, si ça vous tente.
- Je... j'y réfléchirai. Vous entrez souvent dans les maisons des gens sans... frapper ?
Le gardien fit les yeux ronds.
- Eh bien... oui. Je suis l'gardien.
- Écoutez, sir, je vous remercie pour la visite. J'imagine aisément que vous vouliez faire connaissance. J'en serais ravi, mais une autre fois, je viens de subir dix heures de vol. J'ai réellement besoin de repos. Si cela ne vous ennuie pas, nous reprendrons cette conversation une autre fois, all right ?
- Pai !
- Pai ?
- Ok en moriori. Bon sang, achetez-vous un dictionnaire, vous allez être perdu.
Juan s'enfonça dans son canapé. La télévision ne fonctionnait pas, l'abonnement avait dû être résilié. Se laissant glisser dans un sommeil réparateur, il songea aux lumières des palais d'Hispalis, au doux ronronnement de la circulation sur la Gran Vía et aux cris des vendeurs de billets de loterie en bas de son ancien appartement.
Le vol fut long. Il avait quitté l'aéroport Quique de Valdepeñas d'Hispalis pour rejoindre l'aéroport Lisa Rutheford de Port Louis, où il put profiter d'une escale de huit heures. Assez pour parcourir la ville : ses buildings, ses parcs, ses plages, ses magasins, ses artères, sa vie. Fermer les yeux à Port Louis, c'est se détacher du monde : l'humidité et la chaleur nous trompent et nous font croire sur une île déserte. Mais à l'ouverture des paupières, c'est une Hellington en miniature que l'on a en face des yeux. Les 4x4, les berlines, les taxis jaunes, les hommes en costume parcourant les trottoirs. Il était trois heures de l'après-midi et après quelques minutes passées sur Queen Street, la rue principale de Port Louis, il fut frappé par un détail. Tout le monde mangeait. À n'importe quelle heure. Et n'importe quoi. Des hot-dogs, des burgers, des frites, des fish'n'chips, absolument tout le monde, du petit au grand, avait quelque chose à la bouche. Comme si, sur cet archipel isolé, loin de tout pair anglo-saxon, les Adélaïdiens avaient tout dû faire dans l'excès et dans la copie du Pelabssa. Il songea néanmoins que les Numanciens aimaient aussi manger à toute heure - depuis les amateurs de tapas jusqu'aux fins gourmets des restaurants gastronomiques. Pas le même genre de nourriture, en somme...
Puis, à mesure que l'on marche dans les rues de Port Louis, le visage des Adélaïdes se dévoile. Les armureries à chaque coin de rue, les policiers à chaque croisement, les hordes de queers et de bedonnants pères de famille, des immigrés raksasans, des Moriori, des blancs, le bourdonnement incessant des voitures et la musique s'échappant de chaque magasin. À Port Louis, à l'inverse d'Hispalis, le gouvernement local n'imposait aucun plan d'urbanisme. La ville s'était développée de manière totalement anarchique : un building flambant neuf côtoyait un immeuble délabré, un sex-shop se collait au flanc d'un poste de police. Les grands boulevards d'Hispalis, depuis la Gran Vía jusqu'à la rue d'Alcalá, lui manquaient, mais la sensation d'avoir quelque chose à découvrir ici l'excitait.