Posté : lun. janv. 15, 2018 2:12 pm
[center]Dacrélie : au Pays des larmes[/center]
[center][img]http://img.timeinc.net/time/daily/2009/0907/360_congo_conflict_0720.jpg[/img][/center]
La sirène venait de retentir à nouveau, à faire trembler les galeries. Les hommes retournaient aux fosses, l'eau fuyait par les sillons bétonnés jusqu'en aval des monticules. Des pompes aux moteurs branlants de fumée vidaient les trous, dans lesquels la masse noire s'engouffrait par des échelles rouillées. La pause déjeuner était terminée, pour le bonheur de ceux qui supportaient le moins le soleil. Il était temps d'aller mouiller son cuir à nouveau, dans les bauges où chacun piochait, suait, uriner, déféquer à longueur de journée, mourrait parfois, mourrait trop souvent, trop souvent pour le "Cipestro", qui n'aimait pas voir ses aliénés mourir.
Le Cipestro se faisait appeler ainsi du fait de ses aventures passées dans l'Armée, l'Armée de la Ligue d'Amarantie bien sûr. Sa dernière mission, en Ashurdabad, avait dû le détourner de son amour du souffre ; sans doute avait-il obtenu une belle prime, une prime suffisante pour changer de vie. Il avait alors renouer avec quelques contacts, s'était mis en disponibilité et, sans que l'on sache quelle était la part de hasard dans cela, s'était retrouvé dans une petite équipe de prospecteurs, qui le conduisit de l'Aleka en Hyptatie, où il avait acheté ses premiers esclaves, d'Hyptatie en Aminavie, d'Aminavie en Illythie, attiré par une histoire de larmes.
Les larmes n'étaient pas celles de ses hommes, comme il les appelait, et bien qu'ils pouvaient en verser quelques fois, surtout quand les coups s'imposaient, et qu'il y avait toujours parmi eux un orgueilleux, ou un jaloux, qui en profitait pour rétablir l'ordre au nom de son chef. Ses hommes, il les avait dûment achetés, il en avait rêvé quelques années, puis il avait réalisé cet investissement, sortant des souks à animaux cette poignée de gaillards solides, qui feraient d'excellents ouvriers. Il avait toujours été un sentimental, le Cipestro, et n'avait pu s'empêcher d'en acheter certains bien que son bon sens lui recommandait de les laisser sur place. Un retard, le sentiment que c'était le destin, peut-être l'anticonformisme ou la volonté de parier sur une tête mal cotée, réalisant par là de substantielles économies, l'avait poussé à constituer une troupe hétéroclite, comprenant un ou deux spécimens dont on se demandait comment ils avaient déjà pu atterrir sur un marché.
Mais le petit frêle se hissait au sommet des échelles en un rien de temps, quand les forts étaient encore au fond à choisir quel pied engager le premier, à mesure que leurs discussions, des semaines entières, portaient sur les superstitions différentes de chacune des cultures dont ils étaient issus, et qui les avaient rejeté comme de la viande dans les bras des acheteurs lucifériens, pour beaucoup. Le petit frêle avait pour réputation d'extraire peu de roche, mais de la bonne roche. Quand un éclat brillait au milieu de son sable, il se précipitait vers le Cipestro pour lui montrer le contenu de sa bâtée. Personne ne savait quel âge il pouvait avoir, et il semblait ne pas vieillir. Sa tête, d'une dolichocéphalie extrême, faisait penser à ces enfants tantôt mal nourris, tantôt proie des sévices déformateurs de tribus reculées. Ses pieds étaient roses, comme tous ceux des mineurs qui demeuraient au fond des gouffres à force de noyer dans l'eau, mais les siens faisaient penser à ceux de n'importe-quel poupon. Et puis il y avait le vieux, qui avait déjà vécu cent vies. Bien qu'il était un aliénés, comme les autres, il tenait au prestige de l'âge, et arrivait chaque jour au travail (c'est à dire sortait de sa tente), avec un chapeau de laine noble, enserré d'un long ruban de soie noire. Avant de descendre dans le gouffre, il laissa sa canne au sommet, qu'il retrouvait le soir. S'il déambulait tel un vieillard à la surface, une fois au fond il retrouvait, dit-on, la force de ses vingt ans. Son secret venait, disait-il, du fait qu'il ne commençait pas une journée de d'exploitation sans boire une grande gorgée d'eau à même la paroi, sauf évidemment aux périodes où la troupe utilisait des produits chimiques pour dégrader la roche - alors, il se contenait du lait des quelques chèvres qui accompagnaient leur petit campement au milieu de rien.
Le Cipestro soignait ses hommes. Une fois par semaine, il quittait le campement, roulait jusqu'à Damasie, à une centaine de kilomètres, où il achetait des vivres à la petite cité marchande. Du pain, du chocolat, des bonbons, des steaks de la moins mauvaise des odeurs, mais aussi des revues où l'on voyait des femmes nues, dans des positions rocambolesques. C'était le carburant de son bétail humain. Durant ses absences, le moins malin des aliénés était chargé de surveiller le travail au camp : c'était presque toujours Brutus, une grande armoire aux bras saccagés par les rites de scarification, gardant la mine comme une sentinelle antique, perché sur le capot de leur ancien 4x4, qui avait brûlé jadis. Ce jour-là, le Cipestro avait dû emmener trois hommes avec lui, ils avaient traversé la région à pied sur plus de 100 kilomètres, en trois jours, et sans boire une seule goutte d'eau. Deux des trois hommes étaient décédés durant la marche, mais au moins avaient-ils porté les affaires du Cipestro assez longtemps pour qu'il conserve un peu d'énergie. À Damasie, lui et son fidèle avaient pu prendre un taxi jusqu'au fleuve, soient encore 3 heures de route, puis avaient dû descendre le courant à bord d'une péniche jusqu'à Cartomia, où enfin ils avaient dû trouver une nouvelle voiture, attendre la barge hebdomadaire pour remonter jusqu'à Parempuri, et rouler toute la nuit jusqu'à Damasie puis leur mine, encore 100 kilomètres plus loin. Cette escapade de trois semaines avait poussé les hommes restés sur place au bord de la crise de nerf : on avait dit que quelques heures de plus, et Brutus aurait mangé le petit frêle, chose qu'il avait tenté de présenter comme rationnelle, avec les mots qui lui restaient de son enfance, dans un dialecte que personne ne comprenait tout à fait.
Cela faisait des mois que la petite mine du Cipestro prospérait. Tous les soirs, il alignait ses hommes, et le petit frêle avait pour mission d'aller chercher les potentiels diamants cachés dans leurs endroits intimes. Si le test s'avérait négatif, tout se passait bien et ils pouvaient passer à table, le Cipestro leur ayant préparé la cuisine. Si par malheur un d'eux avait tenté de lui voler une pierre, alors il était battu par le Vieux, qui faisait encore très mal malgré son âge, mais pas au point de casser quoi que ce soit à ses victimes. Le Cipestro rangeait les pierres de la journée dans une boîte à gâteaux sous la banquette du 4x4, qu'il recomptait une à une avant de s'endormir dans la voiture, portes fermées, quand ses hommes retrouvaient leurs tentes, en enlevait le sable accumulé durant la journée, et retrouvaient Orphée, le plus souvent après une séance de masturbation devant les nouvelles revues apportées.
Les aliénés n'avaient pas d'horizon, pas d'avenir, sinon celui de la douceur oisive du soir, et du hasard de leurs rêves nocturnes. Si le vieux prétendait contrôler ses rêves, et s'offrir un nouveau voyage plein en plaisirs chaque nuit une fois le ventre plein, les autres se laissaient aller à la bonne grâce des étoiles. Le Cipestro, lui, réfléchissait aux lendemains. Il était encore jeune, pas cinquante ans, et ne se voyait pas finir sa vie ici - cela ne faisait que quelques mois qu'il avait graissé la pâte de la Garde Royale pour obtenir de la tranquillité aux alentours de ces quelques lignes imaginaires, et une fois qu'il aurait remboursé cet emprunt oral, alors il se constituerait un bénéfice assez gros pour rentrer dans son pays et ne plus avoir de soucis à se faire, financer des aventures moins dangereuses, probablement. Il continuait à se demander ce qu'il ferait alors de ses hommes, imaginant toutes les options - mais avant que la torpeur du sommeil ne l'envahisse de trop, il se plaisait à croire que la plus masculine des solutions resterait de les abattre, ici, et de leur offrir comme dernier abri terrestre la boue vidée de ses pierres qu'ils auraient ainsi filtré durant de longues saisons. Mais chaque soir, avant que les détails ne fussent fixés, il sombrait dans les songes et n'arrêtait pas son plan.
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La sirène venait de retentir à nouveau, à faire trembler les galeries. Les hommes retournaient aux fosses, l'eau fuyait par les sillons bétonnés jusqu'en aval des monticules. Des pompes aux moteurs branlants de fumée vidaient les trous, dans lesquels la masse noire s'engouffrait par des échelles rouillées. La pause déjeuner était terminée, pour le bonheur de ceux qui supportaient le moins le soleil. Il était temps d'aller mouiller son cuir à nouveau, dans les bauges où chacun piochait, suait, uriner, déféquer à longueur de journée, mourrait parfois, mourrait trop souvent, trop souvent pour le "Cipestro", qui n'aimait pas voir ses aliénés mourir.
Le Cipestro se faisait appeler ainsi du fait de ses aventures passées dans l'Armée, l'Armée de la Ligue d'Amarantie bien sûr. Sa dernière mission, en Ashurdabad, avait dû le détourner de son amour du souffre ; sans doute avait-il obtenu une belle prime, une prime suffisante pour changer de vie. Il avait alors renouer avec quelques contacts, s'était mis en disponibilité et, sans que l'on sache quelle était la part de hasard dans cela, s'était retrouvé dans une petite équipe de prospecteurs, qui le conduisit de l'Aleka en Hyptatie, où il avait acheté ses premiers esclaves, d'Hyptatie en Aminavie, d'Aminavie en Illythie, attiré par une histoire de larmes.
Les larmes n'étaient pas celles de ses hommes, comme il les appelait, et bien qu'ils pouvaient en verser quelques fois, surtout quand les coups s'imposaient, et qu'il y avait toujours parmi eux un orgueilleux, ou un jaloux, qui en profitait pour rétablir l'ordre au nom de son chef. Ses hommes, il les avait dûment achetés, il en avait rêvé quelques années, puis il avait réalisé cet investissement, sortant des souks à animaux cette poignée de gaillards solides, qui feraient d'excellents ouvriers. Il avait toujours été un sentimental, le Cipestro, et n'avait pu s'empêcher d'en acheter certains bien que son bon sens lui recommandait de les laisser sur place. Un retard, le sentiment que c'était le destin, peut-être l'anticonformisme ou la volonté de parier sur une tête mal cotée, réalisant par là de substantielles économies, l'avait poussé à constituer une troupe hétéroclite, comprenant un ou deux spécimens dont on se demandait comment ils avaient déjà pu atterrir sur un marché.
Mais le petit frêle se hissait au sommet des échelles en un rien de temps, quand les forts étaient encore au fond à choisir quel pied engager le premier, à mesure que leurs discussions, des semaines entières, portaient sur les superstitions différentes de chacune des cultures dont ils étaient issus, et qui les avaient rejeté comme de la viande dans les bras des acheteurs lucifériens, pour beaucoup. Le petit frêle avait pour réputation d'extraire peu de roche, mais de la bonne roche. Quand un éclat brillait au milieu de son sable, il se précipitait vers le Cipestro pour lui montrer le contenu de sa bâtée. Personne ne savait quel âge il pouvait avoir, et il semblait ne pas vieillir. Sa tête, d'une dolichocéphalie extrême, faisait penser à ces enfants tantôt mal nourris, tantôt proie des sévices déformateurs de tribus reculées. Ses pieds étaient roses, comme tous ceux des mineurs qui demeuraient au fond des gouffres à force de noyer dans l'eau, mais les siens faisaient penser à ceux de n'importe-quel poupon. Et puis il y avait le vieux, qui avait déjà vécu cent vies. Bien qu'il était un aliénés, comme les autres, il tenait au prestige de l'âge, et arrivait chaque jour au travail (c'est à dire sortait de sa tente), avec un chapeau de laine noble, enserré d'un long ruban de soie noire. Avant de descendre dans le gouffre, il laissa sa canne au sommet, qu'il retrouvait le soir. S'il déambulait tel un vieillard à la surface, une fois au fond il retrouvait, dit-on, la force de ses vingt ans. Son secret venait, disait-il, du fait qu'il ne commençait pas une journée de d'exploitation sans boire une grande gorgée d'eau à même la paroi, sauf évidemment aux périodes où la troupe utilisait des produits chimiques pour dégrader la roche - alors, il se contenait du lait des quelques chèvres qui accompagnaient leur petit campement au milieu de rien.
Le Cipestro soignait ses hommes. Une fois par semaine, il quittait le campement, roulait jusqu'à Damasie, à une centaine de kilomètres, où il achetait des vivres à la petite cité marchande. Du pain, du chocolat, des bonbons, des steaks de la moins mauvaise des odeurs, mais aussi des revues où l'on voyait des femmes nues, dans des positions rocambolesques. C'était le carburant de son bétail humain. Durant ses absences, le moins malin des aliénés était chargé de surveiller le travail au camp : c'était presque toujours Brutus, une grande armoire aux bras saccagés par les rites de scarification, gardant la mine comme une sentinelle antique, perché sur le capot de leur ancien 4x4, qui avait brûlé jadis. Ce jour-là, le Cipestro avait dû emmener trois hommes avec lui, ils avaient traversé la région à pied sur plus de 100 kilomètres, en trois jours, et sans boire une seule goutte d'eau. Deux des trois hommes étaient décédés durant la marche, mais au moins avaient-ils porté les affaires du Cipestro assez longtemps pour qu'il conserve un peu d'énergie. À Damasie, lui et son fidèle avaient pu prendre un taxi jusqu'au fleuve, soient encore 3 heures de route, puis avaient dû descendre le courant à bord d'une péniche jusqu'à Cartomia, où enfin ils avaient dû trouver une nouvelle voiture, attendre la barge hebdomadaire pour remonter jusqu'à Parempuri, et rouler toute la nuit jusqu'à Damasie puis leur mine, encore 100 kilomètres plus loin. Cette escapade de trois semaines avait poussé les hommes restés sur place au bord de la crise de nerf : on avait dit que quelques heures de plus, et Brutus aurait mangé le petit frêle, chose qu'il avait tenté de présenter comme rationnelle, avec les mots qui lui restaient de son enfance, dans un dialecte que personne ne comprenait tout à fait.
Cela faisait des mois que la petite mine du Cipestro prospérait. Tous les soirs, il alignait ses hommes, et le petit frêle avait pour mission d'aller chercher les potentiels diamants cachés dans leurs endroits intimes. Si le test s'avérait négatif, tout se passait bien et ils pouvaient passer à table, le Cipestro leur ayant préparé la cuisine. Si par malheur un d'eux avait tenté de lui voler une pierre, alors il était battu par le Vieux, qui faisait encore très mal malgré son âge, mais pas au point de casser quoi que ce soit à ses victimes. Le Cipestro rangeait les pierres de la journée dans une boîte à gâteaux sous la banquette du 4x4, qu'il recomptait une à une avant de s'endormir dans la voiture, portes fermées, quand ses hommes retrouvaient leurs tentes, en enlevait le sable accumulé durant la journée, et retrouvaient Orphée, le plus souvent après une séance de masturbation devant les nouvelles revues apportées.
Les aliénés n'avaient pas d'horizon, pas d'avenir, sinon celui de la douceur oisive du soir, et du hasard de leurs rêves nocturnes. Si le vieux prétendait contrôler ses rêves, et s'offrir un nouveau voyage plein en plaisirs chaque nuit une fois le ventre plein, les autres se laissaient aller à la bonne grâce des étoiles. Le Cipestro, lui, réfléchissait aux lendemains. Il était encore jeune, pas cinquante ans, et ne se voyait pas finir sa vie ici - cela ne faisait que quelques mois qu'il avait graissé la pâte de la Garde Royale pour obtenir de la tranquillité aux alentours de ces quelques lignes imaginaires, et une fois qu'il aurait remboursé cet emprunt oral, alors il se constituerait un bénéfice assez gros pour rentrer dans son pays et ne plus avoir de soucis à se faire, financer des aventures moins dangereuses, probablement. Il continuait à se demander ce qu'il ferait alors de ses hommes, imaginant toutes les options - mais avant que la torpeur du sommeil ne l'envahisse de trop, il se plaisait à croire que la plus masculine des solutions resterait de les abattre, ici, et de leur offrir comme dernier abri terrestre la boue vidée de ses pierres qu'ils auraient ainsi filtré durant de longues saisons. Mais chaque soir, avant que les détails ne fussent fixés, il sombrait dans les songes et n'arrêtait pas son plan.